| Octobre 2009 Le Code pour une éthique globale Éditions Liber
L'éditeur, M. Giovanni Calabrese interroge l'auteur M. Rodrigue Tremblay
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| | Giovanni Calabrese : Rodrigue Tremblay, vous êtes économiste, vous êtes professeur émérite d’économie à l’université de Montréal, vous avez également été ministre de l’Industrie et du Commerce sous le premier gouvernement Lévesque, dans les années 1970. Le livre que vous venez de publier chez Liber ne traite pourtant pas d’économie ni de politique, mais d’éthique. Vous avez voulu synthétiser autour d’un «décalogue rationaliste humaniste» les valeurs phares qui devraient guider l’humanité pour ne pas retomber dans la barbarie de l’intolérance et des guerres de religion. Pourriez-vous nous rappeler rapidement ces valeurs? | |
|  | Rodrigue Tremblay : En effet, les économistes ont de tout temps été préoccupés par les fondements moraux de la vie en société. Un système économique bien organisé doit favoriser le bien commun en canalisant les énergies créatrices des citoyens. Deux des fondateurs de la science économique ont rédigé des ouvrages sur l'éthique. Adam Smith est l'auteur de la Théorie des sentiments moraux, bien avant d'écrire les Causes de la richesse des nations. De même, David Hume a rédigé son Traité de la nature humaine et ses Dialogues concernant la religion naturelle, en parallèle avec sa théorie de la balance des paiements. Je n'innove donc point avec mon livre sur l'éthique globale. On peut être à la fois économiste et philosophe. En fait, il importe d'être les deux à la fois si on veut contribuer à l'avancement des idées et à celui des sciences de l'homme. En 2004, le Mouvement laïque québécois me décerna le prix Condorcet de philosophie politique. C'est à l'occasion de la remise de ce prix que je fus invité à préciser ma pensée humaniste. Les dix grands principes humanistes qui soutiennent la structure du livre en sont le résultat. Chaque chapitre du livre présente un principe humaniste de vie en société, en le mettant en opposition avec d'autres principes, surtout d'inspiration religieuse, lesquels sont à mes yeux moins valables. Je les énumère donc sans me soucier de leur ordre: Proclamer la dignité et l'égalité de tous les humains; Respecter la vie et la propriété; Pratiquer la tolérance et l'ouverture; Partager avec les moins fortunés; Ni dominer ni exploiter; Recourir à la raison et à la science; Conserver et améliorer l'environnement; Rejeter toute violence; Prôner une démocratie ouverte; Favoriser l'éducation universelle.
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| | G.C. : Dans l’introduction de l’ouvrage vous affirmez que nous vivons une crise de civilisation, une crise morale. Quels sont les exemples qui, à vos yeux, illustrent cette crise? | |
| | R.T. : Depuis quelques années, je rédige un blogue international sur la géopolique et l'économie Mes recherches sur ces questions m'ont persuadé que les causes de nombreux problèmes internationaux (guerres d'agression, spéculation financière outrancière, corruption politique, etc.) sont avant tout morales avant d'être techniques. À titre d'exemple, la façon cavalière avec laquelle les George W. Bush et Dick Cheney ont bafoué la loi internationale et menti sans vergogne pour se lancer dans une guerre d'agression, tout en se disant profondément «religieux», a beaucoup contribué à me persuader que le déclin politique des États-Unis était avant tout le reflet d'une décadence morale. En fait, plus ce pays devient «religieux», moins il est moral. C'est la contradiction fondamentale que j'essaie d'élucider dans le livre: comment des personnes dites religieuses peuvent être en fait très immorales dans leur comportement. |
| | G.C. : La cible principale de vos critiques c’est en effet sans conteste la religion. Vous la considérez comme source de mensonge et de haine de l’autre. Vous ne la condamnez pourtant pas vraiment, vous reconnaissez son apport à l’humanisme, et vous admettez qu’elle peut en aider certains (individus ou peuples) à faire face aux difficultés de la vie, mais vous voudriez qu’on la contienne et qu’on la cantonne dans le monde privé — bref, le sujet est complexe. Mais, dites-nous, dans ce qu’on appelle religion, qu’est-ce qui vous semble le plus problématique, le fanatisme, la sensibilité spirituelle, la mysticité, la croyance (la foi)? | |
| | R.T. : Je critique moins la religion comme source d'inspiration spirituelle que les religions établies en tant que systèmes de pouvoir et de contrôle des esprits. À mon avis, ce sont les religions prosélytistes, surtout les religions dites abrahamiques (judaisme, christianisme et islam), qui ont fait le plus de dégâts au cours de l'histoire. Je m'oppose, en particulier, aux enseignements moraux ambivalents de ces religions établies. En fait, mon approche est parallèle à celle d'Emmanuel Kant, qui, dans son analyse des religions, en arrivait à la conclusion paradoxale que même si les fondements philosophiques des religions établies étaient faux, il n'en fallait pas moins les accepter (les religions) parce qu'elles étaient une source nécessaire de moralité pour les hommes. Je suis d'accord avec Kant que les religions sont des entreprises fondées sur des croyances fausses et des mythes inventés de toutes pièces. Mais contrairement à Kant, qui vécut au dix-huitième siècle, mon analyse des codes d'éthique d'origine religieuse m'a conduit à la conclusion que ces derniers sont défaillants et inadéquats pour une humanité qui doit vivre et survivre dans un nouveau contexte globalisant. Par conséquent, ma première conclusion est que les religions établies, loin d'être une valeur morale sûre, constituent plutôt une menace morale pour le genre humain, parce qu'elles favorisent le sectarisme, le dualisme moral État-individu, l'anthropomorphisme, l'intimidation, et la séparation arbitraire et non scientifique entre les fonctions physiologiques et cérébrales de l'homme. De là découlent une foule de conséquences néfastes pour l'organisation des affaires humaines, conséquences que je documente en abondance dans le livre. Je reconnais que les religions établies ont servi à civiliser des peuples ignares dans le passé et qu'elles jouent encore un rôle social et politique utile dans diverses sociétés, en regroupant les personnes dans des organisations englobantes qui dispensent des services (le mot «religion» dans sa racine latine signifie «lier ensemble»). Cela est indéniable. Sous certains aspects, les religions ressemblent à des clubs. Si on est libre de se joindre à eux ou pas et si de tels clubs sont en concurrence, il n'y a rien à redire. Cependant, nous savons tous que tel n'est pas le cas dans de nombreuses sociétés. Les religions étatisées, en particulier, sont de puissants systèmes de pouvoir qui peuvent tout aussi bien opprimer et écraser les individus que les libérer. En effet, on observe que les pays où la liberté humaine est la plus brimée sont des pays fondés sur une religion étatique. Dans un autre ouvrage (L'heure juste), j'ai déjà dénoncé les religions laïques totalitaires (communisme, fascisme, par exemple) qui mènent au même résultat. Dès que les religions cessent d'être une expérience de vie individuelle et une source de spiritualité pour devenir des systèmes politisés et étatiques, elles perdent beaucoup de leur utilité. En effet, il existe un énorme fossé entre la religion comme système, la spiritualité des individus et la moralité. Le fondamentalisme rigide et pyramidal des religions établies, à commencer par les grandes religions abrahamiques, enferme nécessairement les individus dans un carcan intellectuel et moral qui déshumanise. S'accrocher à des dogmes dépassés ou à des règles morales déficientes n'aide nullement à développer une spiritualité personnelle ou une moralité moderne. Mais la nature ne tolère pas le vide. Si on écarte le dogmatisme moral des religions établies, et l'on a de multiples raisons de le faire, il importe de leur trouver un remplacement. Le deuxième message du Code pour une éthique globale est que les grands principes humanistes de vie en société constituent un code moral universel qui est supérieur à tout autre.
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| | G. C. : Une des idées fortes que vous soutenez, me semble-t-il, est celle selon laquelle il n’y a pas une morale différente pour les individus et pour l’État. Vous condammnez par exemple également la mise à mort des gens, que cela se fasse de manière criminelle ou de manière institutionnelle (à travers la guerre) ou légale (l’exécution capitale). Il me semble que c’est là un point de vue rarement exprimé. Est-ce que je me trompe? | |
| | R.T. : En 2003, la grande revue humaniste américaine The Humanist m'a demandé de rédiger un article sur la théorie de la guerre juste, comme complément à mon livre The New American Empire. En réalité, plusieurs religions ont élaboré des doctrines pour justifier les guerres, non seulement défensives, mais aussi offensives. Le concept de la «guerre juste» est d'origine chrétienne, et remonte à Aurelius Augustinus, mieux connu sous le nom de saint Augustin d'Hippone, au quatrième siècle. C'est à cette époque que le christianisme s'est joint à l'empire romain et qu'il fallut le purger de ses penchants pacifiques. Augustin a rendu un très mauvais service au christianisme, et plus encore à l'humanité tout entière, quand il a proposé de soustraire les dirigeants politiques à la morale chrétienne. D'innombrables guerres et de meurtres auraient pu être évités si la foi chrétienne s'en était tenue à son éthique première. D'une religion des faibles et des déshérités, le christianisme est devenu une religion des États et des souverains, et elle l'est restée pendant des siècles. (Le concept de la «guerre juste» marque quand même un progrès sur ce que la Bible judaïque appelle la «guerre sainte» et l'islam le «djihad».) Pour un humaniste, le meurtre commis par un chef d'État est tout aussi répréhensible que celui commis par un individu ordinaire. Il n'y a pas une morale humaniste pour les gens ordinaires et une autre pour les dirigeants.
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| | G. C. : Je rappelais que vous êtes économiste. Vous savez donc mieux que moi les critiques qu’on adresse couramment à l’économie (à la fois comme pratique et comme savoir) dans les malaises mondiaux actuels (conflits Nord-Sud, tromperie et vol, marchandisation de tout y compris de l’homme, etc.). Cet aspect du monde contemporain occupe peu de place dans votre livre. Vous avez préféré ne pas tenir compte de cette réalité dans l’élaboration d’une éthique humaniste «globale» et dans la difficulté qu’elle a à se répandre. Pourquoi? Est-ce que cela fera l’objet d’un autre livre peut-être? | |
| | R.T. : J'ai beaucoup écrit sur ce sujet, par exemple, «La main invisible du marché… doit parfois être guidée», dans la Revue options politiques, en juillet-août 2008. Même dans Le Code pour une éthique globale je traite d'économie. Il y a, vous le savez, dans le neuvième chapitre, un résumé des conditions pour qu'une économie engendre à la fois prospérité et liberté. Je déplore que l'idée du «dieu-marché» ait émergé au cours du dernier quart de siècle, avec les conséquences néfastes que l'on connaît. En tant qu'économiste, je me suis érigé contre cette fabulation. Dans mon livre, au deuxième chapitre, j'explique les nombreuses lacunes qui peuvent découler du fonctionnement des marchés et quels peuvent en être les remèdes. En particulier, je suis d'avis que le capitalisme débridé est immoral, s'il n'est pas encadré par des réglementations gouvernementales strictes et des programmes sociaux de justice sociale. Cependant, je ne peux m'empêcher de souligner qu'il appartient à ceux qui proposent avec une certaine légèreté l'abolition des marchés de préciser par quel système ils entendent le remplacer. Le vingtième siècle nous a fourni l'expérience humaine désastreuse du communisme comme système de rechange. Il ne faudrait pas répéter les erreurs du passé. En somme, le message central de mon livre est qu'un monde meilleur est possible, et c'est en étant plus humaniste qu'on peut y arriver.
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