Rodrigue TREMBLAY

Le Code pour une éthique globale:
Vers une civilisation humaniste

Éditions LIBER
ISBN: 978-2-89578-173-8
Distribution:   Diffusion Dimédia


CONFÉRENCES à VENIR/

FUTURE CONFERENCES



Sunday, October 24, 2010, 11:00 to noon
Silicon Valley Humanist Community (HCSV)
Palo Alto High School
Palo Alto, California

“Is Humanist Morality Superior to Religion-based Morality?”

Wednesday, March 16, 2011, 6:30 pm
United Universalist Church
Naples, Florida



CONFÉRENCES RÉCENTES

(CLIQUEZ sur la DATE pour lire le texte complet de la conférence.)

Samedi 2 octobre, 2010

Montréal, Québec, Canada,

AAI Conference

Hôtel Delta Centre-ville

777, rue University

Session plénière (traduction simultanée disponible)

L'athéisme dans une civilisation humaniste

NOTES de CONFÉRENCE- 2 oct 2010:
Religiosité: Nationalisme Religieux
vs Nationalisme Politique




Dimanche, le 11 juillet 2010
Unitarian Church of Montreal
5035 Blvd De Maisonneuve West
Montreal, Quebec
Ethics from a Humanist Point of View



Dimanche, le 25 avril 2010
Les Dimanches philo,
La Compagnie des philosophes,
Longueuil, Québec
Les fondements d'une éthique humaniste
pour l'avenir


Le vendredi 13 février, 2009
« Les principes humanistes de moralité
 sans référence à des paradigmes religieux »
Les Sceptiques du Québec
Centre St-Pierre
1212 rue Panet
Montréal (Québec)

Le vendredi 6 février, 2009
«Les grands principes humanistes de moralité »
L’Association des Chercheurs et Chercheuses
en sciences de l’éducation_
de l’Université Laval (A.C.C.E.S.E.)
Amphithéâtre 1D_Pavillon De Koninck,
Université Laval, Québec

Le jeudi 29 janvier, 2009 à 19h00
« Le code pour une éthique globale »
L'Église unitarienne de Montréal
5035 De Maisonneuve Blvd. ouest
Montréal (Québec)


CONFÉRENCES-TEXTES

Conférence, le dimanche 25 avril, 2010
Les matinées philosophiques de La Compagnie des philosophes, Longueuil, Québec
Les fondements d'une éthique humaniste
pour l'avenir

par
Rodrigue Tremblay, Ph.D.
professeur émérite,
Université de Montréal
Auteur du livre « Le Code pour une éthique globale, Vers une civilisation humaniste »
2009 [Les Éditions Liber, ISBN: 978-2895781738]
et de la version américaine “The Code for Global Ethics, Ten Humanist Principles”,
2010 [Prometheus Books, ISBN: 978-1616141721]

 « Quand le pillage devient un moyen d'existence pour un groupe d'hommes qui vit au sein de la société, ce groupe finit par créer pour lui-même un système juridique qui autorise le pillage et un code moral qui le glorifie. »
Frédéric Bastiat (1801-1850)

« La Bible est un manuel de mauvaises mœurs [qui] a une forte influence sur notre culture et même notre mode de vie ... C'est un catalogue de cruauté et de ce qu’il y a de pire dans la nature humaine. Sans la Bible, nous serions différents et les individus sans doute meilleurs. »
José Saramago, prix  Nobel de Littérature, 1998

« Je pense que tout bien pesé l’influence morale de la religion a été horrible. Les honnêtes gens peuvent bien se comporter et les mauvaises gens peuvent faire le mal avec ou sans la religion; mais pour que les gens honnêtes puissent faire le mal — il faut la religion. »
Steven Weinberg, prix Nobel de Physique, 1979

«Je pense que toutes les grandes religions du monde, le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, l'islam et le communisme, sont à la fois fausses et nuisibles. [...] Je suis aussi fermement convaincu que les religions sont nuisibles que je le suis qu'elles sont fausses.»
Bertrand Russell (1872–1970), Prix Nobel de littérature en 1950, 1957, (tiré de My Religious Reminiscences)


Résumé

Nous vivons présentement une époque trouble. Il semble, en effet, que le contexte moral environnant se détériore au moment même où les problèmes sont de plus en plus globaux. Corruption politique, abus de pouvoir, mépris pour la primauté de la règle de droit, avidité incontrôlée, fraude et tromperie dans le domaine économique, graves crises économiques, inégalités sociales grandissantes, intolérance envers les choix individuels, scandales d'abus sexuels dans des organisations religieuses, mépris pour les problèmes environnementaux chez plusieurs, retour des absolutismes religieux, recours aux guerres d'agression (ou aux guerres préventives) et au terrorisme aveugle, ce sont là autant d'indicateurs que notre civilisation est présentement menacée.

Qu'est-ce que l'humanisme, en tant que philosophie, peut contribuer au chapitre des idées, des concepts et des principes pour éviter que l'on revienne à une ère d'obscurantisme? Tout particulièrement, quel devrait être le champ d'application de l'empathie humaine en cet âge de mondialisation? —En fait, quels sont les principes humanistes universels de base d'éthique humaine? Pourquoi ne sont-ils pas plus largement acceptées et appliquées? Pourquoi peut-il être démontré qu'ils sont supérieurs à tout code d'éthique à base religieuse? Et, finalement, que devons-nous faire pour créer une civilisation vraiment humaniste?

LA CONFÉRENCE :

Je voudrais débuter sur une note optimiste. En effet, en janvier dernier (2010), les scientifiques atomiques qui gèrent symboliquement l'horloge de la “Fin du monde” ("Doomsday clock") depuis 1947, laquelle indique à quel point l'humanité est près de l'auto-anéantissement, ont reculé l'horloge d'une minute, la fixant à six minutes avant minuit, plutôt qu'à cinq minutes avant minuit. Leur optimisme relatif serait fondé, selon eux, sur l'émergence d'une « nouvelle ère de coopération internationale et sur un changement d'orientation de la part du gouvernement américain envers les affaires internationales, laquelle serait due en partie à l'élection (du président américain Barack) Obama ». Ils ont même laissé entendre que « le réchauffement climatique est une menace plus importante maintenant que la guerre nucléaire. » Nous verrons bien si un tel regain de confiance est justifié ou non.

À mon sens, il existe de nombreuses autres raisons d'être moins optimiste, et même d'être carrément pessimiste, quant à l'orientation présente du monde. Pour toutes les raisons que j'ai évoquées plus haut, j'en suis arrivé à la conclusion que le monde a besoin aujourd'hui d'une nouvelle vision morale des choses, parce que la pensée dominante qui se réfère encore aujourd'hui à de vieux préceptes religieux sectaires est un facteur majeur de discorde et de destruction. Ma réponse est à l'effet qu'une vision des choses mieux adaptée à notre contexte de mondialisation se trouve justement dans la vision humaniste universelle du monde, tant pour comprendre les problèmes globaux que pour les résoudre.


Mes propos peuvent se regrouper autour de quatre grands thèmes.

Premièrement, la mondialisation grandissante des problèmes modernes. Deuxièmement, le champ d'application de la notion humaniste d'empathie humaine est aujourd'hui global, de tribal qu'il était autrefois. Troisièmement, il devient évident que la vision morale des choses à travers le prisme des grandes religions établies est devenu inadéquate, sinon contre-productif. Et, quatrièmement, comment pouvons-nous articuler des principes humanistes universels pour solutionner les problèmes humains.

I- Des problèmes planétaires

Les problèmes modernes qui menacent l'humanité ne sont pas seulement graves, mais ils sont aussi de plus en plus d'une nature globale. Et qui plus est, on a la nette sensation que les connaissances scientifiques et technologiques progressent plus rapidement que notre progrès moral et que notre capacité morale de les confronter et de les résoudre.

Au sommet de ces préoccupations, on retrouve les technologies de guerre et une volonté grandissante de s'en servir.

En effet, beaucoup pensaient que les guerres d'agression (ou les guerres préventives) avaient été abolies pour toujours avec l'adoption de la Charte des Nations Unies le 26 juin 1945, et avec la proclamation de la Charte de Nuremberg, le 8 août 1945. Mais les guerres d'agression continuent et ceux qui les lancent sont rarement punis, surtout s'ils sont à la tête de superpuissances. –Plusieurs avaient aussi cru que les dépressions économiques et les crises financières étaient choses du passé, à cause du filet de sécurité que la réglementation financière était supposée avoir érigé pour éviter les débordements du passé. Et bien, après vingt ans de déréglementation tout azimut, surtout aux États-Unis, centre financier du monde, nous sommes revenus subitement à une ère de laisser-faire débridé et à des effondrements financiers dévastateurs.

On a l'impression que l'humanité tend à retomber périodiquement dans ses vieux travers que sont les cycles de guerres et de désordres économiques. Et qui plus est, ces retours en arrière vers un passé peu agréable coïncident avec d'autres développements inquiétants, comme la propagation des armes nucléaires, la persistance d'une ignorance généralisée, l'accroissement des inégalités sociales et économiques, le mépris des principes démocratiques de base, l'augmentation de la pollution mondiale, et la pauvreté endémique que nous observons dans plusieurs régions du monde.

J'en veux comme exemple le cas d'espèce de l'ancien vice-président américain Dick Cheney qui s'est vanté du fait qu'un président américain pourrait détruire le monde de son propre chef. Il a dit : « Le Président [américain] a accès en tout temps à des codes nucléaires en cas d'une attaque nucléaire contre les États-Unis ... Il pourrait lancer la plus grande contre-attaque dévastatrice que le monde ait jamais vue ... Il n'a pas à consulter qui que ce soit, il n'a pas à consulter les membres du Congrès, il n'a pas à consulter les tribunaux, il détient tous les pouvoirs » (Dick Cheney, Vice-président de George W. Bush, le dimanche 21 décembre, 2008). C'est quelque chose. Personne n'a demandé à Cheney si détruire le monde était une action morale !

II- La portée actuelle de l'empathie humaine

Les cercles de l'empathie humaine se sont progressivement élargis au cours de l'évolution humaine.

1 - Tout d'abord, il y avait l'empathie au sein de la famille immédiate ou élargie dans le cadre de petites sociétés reposant sur l'agriculture, la cueillette ou la chasse avec un partage éthique parmi les membres de la famille, le sorcier jouant alors un rôle important dans l'explication des mystères du monde et en tant que communicateur oral.

2 – Par la suite vint l'empathie au sein d'une grande tribu ou d'un clan à l'intérieur duquel la religion joue un rôle important pour créer de la cohésion sociale et pour étendre la pratique de l'altruisme à des non-membres de la famille immédiate. La morale est implicitement conçue ici pour une société de co-religionnaires (des frères et sœurs au sein d'une sorte de religion d'état). On voit les autres, les étrangers ou les non-initiés avec une certaine suspicion, sinon de l'hostilité. On fait alors appel à une croyance commune dans des agents surnaturels tout-puissants (dieux, esprits, anges, démons ... etc.) pour expliquer les mystères du monde.

3 - Troisièmement, l'empathie s'exprime au sein d'un État-nation de plus en plus pluraliste et même d'un empire multiethnique, le gouvernement jouant le rôle traditionnel du père pour assurer la sécurité et pour imposer un certain niveau de partage entre tous les citoyens à l'intérieur d'un État-providence élargi. L'industrialisation augmente la productivité ouvrière et le niveau de vie moyen.
La science et la religion ou la superstition se concurrencent alors en tant que principales sources de connaissances humaines. La communication est de beaucoup facilitée par l'invention du mot imprimé, alors que le prélèvement de fonds par la taxation devient possible grâce à des techniques de comptabilité perfectionnées.

4 - En quatrième lieu, et je pense que c'est là où nous en sommes aujourd'hui, l'empathie est étendue à l'humanité tout entière, avec l'idée d'une humanité et d'une planète. La famille élargie est la famille humaine. L'industrialisation évolue de plus en plus vers l'économie du savoir tandis que les sources énergétiques se différencient. Il s'agit d'un monde de communication instantanée rendue possible grâce à l'Internet et les satellites ; c'est un monde d'interactions économiques et financières grandissantes et dans lequel la moralité est par nécessité de plus en plus centrée sur des valeurs universelles et sur la règle de droit.

III- Insuffisance d'une éthique fondée sur les religions

Les anciennes règles morales fondées sur la religion ne sont pas d'un grand secours pour résoudre les nouveaux problèmes mondiaux, essentiellement parce qu'elles appartiennent au passé reposant toujours sur la morale de groupe et parce que, malheureusement, ce sont des règles qui n'ont pas intégré les nouvelles connaissances scientifiques sur la nature humaine et sur la place véritable de l'être humain dans l'Univers.

En effet, quand on étudie de près les principes éthiques des grandes religions établies, lesquels reposent encore sur la notion exclusive du groupe des fidèles, il est évident qu'ils sont insuffisants et dépassés dans un monde où les frontières géographiques s'effacent ou disparaissent presque complètement. En fait, on peut démontrer que ces principes moraux obsolètes peuvent souvent constituer autant une partie, voire une cause des problèmes, qu'une contribution valable à leur solution.

Dans le contexte actuel, et surtout si nous voulons éviter de retomber à un âge d'obscurantisme, les idées, les concepts et les principes de base qui sont véhiculés ont leur importance. En fait, avant que n'apparaissent les mauvaises politiques, avant les guerres destructrices, il y a de mauvaises idées, de mauvais concepts et de mauvais principes moraux.

Il est erroné de croire que les idées, les concepts et les principes de base ont la même valeur intrinsèque. Il y a des idées, des concepts et des principes qui sont générateurs de connaissance, de liberté, de tolérance, et qui sont facteurs de démocratie et de prospérité. Il y a, d'autre part, des idées, des concepts et des principes qui vont dans la direction opposée, c’est-à-dire qu'ils mènent à l'obscurantisme, à l'asservissement, à la corporatocratie et à la pauvreté.

Il y a beaucoup de mauvaises idées, de mauvais concepts et de mauvais principes dans notre culture contemporaine, et nous ne devrions pas avoir peur de le dire. Ils sont des obstacles majeurs à la solution des grands problèmes mondiaux qui nous confrontent. C'est que les diverses visions du monde font beaucoup de différence. –D'énormes différences.

C'est ici que je renverse la position d'Emmanuel Kant sur la religion. Si vous vous souvenez, Immanuel Kant (1724-1804), dans son analyse des religions, est arrivé à la conclusion paradoxale que, même si les fondements philosophiques des religions établies étaient faux, il a été néanmoins nécessaire de les accepter (les religions), parce qu'ils étaient une source nécessaire de la morale pour les hommes. -Je suis d'accord avec Kant que les religions sont généralement basées sur de fausses et irrationnelles croyances et des mythes. Cependant, contrairement à Kant, qui a vécu au 18e siècle, mon analyse des codes fondés sur la religion de l'éthique m'a conduit à la conclusion qu'ils sont fondamentalement, soit déficients et insuffisants, soit à tout le moins très incomplets, pour une humanité qui doit vivre et survivre dans le contexte actuel de mondialisation.

Ainsi, ma première conclusion est à l'effet que les grandes religions établies, loin d'être une source fiable de valeurs morales, sont plutôt aujourd'hui une menace morale pour l'humanité, —essentiellement parce qu'ils favorisent l'intolérance, le dualisme moral État-individu, l'anthropomorphisme, l'intimidation, et parce qu'ils établissent une séparation non-scientifique et arbitraire entre les fonctions physiologiques et intellectuelles du corps humain. À partir de ces erreurs de base découle toute une série de conséquences néfastes pour l'organisation des affaires humaines.


Soyons clairs. —Je reconnais et j'accepte d'emblée l'idée que les grandes religions ont contribué, dans le passé, à civiliser des peuples primitifs, analphabètes et ignares et les ont aidés à survivre en favorisant des liens de coopération entre les individus. Les êtres humains sont des animaux sociaux et, après des centaines de milliers d'années d'évolution, sinon des millions d'années, il y a un gène social dans chacun d'entre nous, lequel nous prédispose à vivre et à survivre au sein d'un groupe.

C'est pourquoi les religions établies jouent encore un rôle social et politique important dans de nombreuses sociétés, en regroupant les gens dans des organisations sociales qui dispensent des services de base (le mot «religion» dans sa racine latine signifie «lier ensemble»), et dans la promotion de la solidarité sociale (Voir: Nicholas Wade, The Faith Instinct, How Religion Evolved and Why It Endures, 2009). -Cela est indéniable. À certains égards, les religions organisées sont comme des clubs ou des partis politiques. Si l'on est libre d'y adhérer ou non, et si ces clubs sont en concurrence, il n'y a rien à redire.

Cependant, nous savons tous que ce n'est pas le cas dans de nombreuses sociétés où dominent des religions d'État ou des religions que je qualifie d'« impériales ». On est alors en face de puissants systèmes de pensée monopolisateurs qui peuvent tout aussi bien opprimer et écraser les gens que de les aider. En effet, nous observons souvent que les pays où la liberté humaine et le développement humain sont en manque sont souvent des pays qui ont une religion d'état opprimante. Bien sûr, les pays où règne une religion laïque totalitaire (sous le communisme ou le fascisme, par exemple) peuvent aussi produire les mêmes résultats. L'histoire du 20e siècle constitue un triste témoignage à cet égard.

Et c'est ici que l'humanisme peut être une source renouvelée de bonnes idées, de bons concepts et de bons principes. Je crois que l'humanisme est la meilleure source d'éthique et de morale humaine, non seulement pour le présent, mais, surtout, pour l'avenir.

Sur ce point, les humanistes ont longtemps prétendu que la morale est une préoccupation strictement humaine et qu'elle doit se concevoir indépendamment des croyances religieuses et de leurs dogmes. Ce principe a été clairement énoncé dans trois manifestes humanistes fondamentaux. Ce que j'essaie de faire est d'élaborer davantage sur la teneur de ces trois documents de base.

IV- Problèmes mondiaux mais pas de solutions globales

Permettez-moi de vous donner trois exemples où la dimension morale l'emporte sur la dimension technique ou la dimension religieuse pour les résoudre.

—Premièrement, prenons le cercle vicieux de la pauvreté, de la surpopulation et du sous-développement dans certains pays africains, comme au Rwanda, ou à Haïti dans les Caraïbes, par exemple. Les causes et les solutions d'un tel problème sont susceptibles d'être davantage culturelles et morales que techniques. Les pays occidentaux peuvent envoyer des missionnaires et de l'aide étrangère à ces pays, mais s'ils accompagnent ces aides avec une idéologie hostile à la contraception et à l'éducation des femmes, ils sont susceptibles d'aggraver les choses, au lieu de les améliorer. En effet, les expériences faites avec des animaux ont montré qu'une trop forte densité de population est source de conflits. En Rwanda, cela a conduit au génocide des Tutsis par les Hutus, en 1994.

—Un autre exemple où la dimension morale des choses l'emporte sur le côté technique pourrait être la relation incestueuse que l'on observe aux États-Unis entre, d'une part, la corruption politique, le lobbying illimité d'intérêts particuliers puissants, le complexe militaro-industriel, et d'autre part, les guerres à répétition. La population en général est rarement en faveur des guerres parce que c'est elle qui en fait les frais, soit par la mort de leurs enfants, soit par la hausse de leurs impôts. Mais les intérêts particuliers qui profitent économiquement et financièrement des guerres sont habituellement ceux qui s'en font les propagandistes les plus insistants. Par conséquent, pour résoudre le problème des guerres, en particulier des guerres d'agression, il est nécessaire de s'attaquer au problème moral en premier lieu.

À ce chapitre, on peut douter que les religions établies puissent être d'un grand secours. En effet, tout au long de l'histoire, il y eut une tendance récurrente qui poussa les adeptes de dieux différents, regroupés dans diverses religions impériales, à s'entretuer dans des guerres sanglantes, et j'ajouterais, inutiles. Sur ce plan, on peut dire que les religions établies peuvent tout autant être un facteur de guerre qu'un facteur de paix.

—Un autre exemple pourrait être le lien observé entre la corruption politique, l'avidité sans bornes, et la déréglementation financière tout azimut, d'une part, et les crises financières et économiques, d'autre part. Pourquoi des millions de gens doivent-ils souffrir lorsque le système politico-économique s'effondre à la suite d'abus de la part de certaines personnes ? Pour résoudre un tel problème, il faut aussi aller au-delà du problème technique et aborder la question morale.

En réalité, une analyse approfondie de l'éthique fondée sur la religion et des siècles de pratique désastreuse nous a enseigné qu'on ne peut pas compter sur cette source de moralité humaine pour empêcher l'émergence de difficultés fondamentales ou pour résoudre les problèmes une fois qu'ils existent, que ceux-ci aient trait au traitement discriminatoire des femmes, aux guerres d'agression ou de conquête, ou à l'avidité et à la corruption dans les officines dirigeantes.

Sur ce sujet de l'avidité et de la corruption, on doit constater que même dans le Nouveau Testament, supposément plus moral que l'Ancien Testament, on y dit noir sur blanc qu'il est bon de prendre aux pauvres pour donner aux riches et même de tuer. C'est dans la parabole des mines, dans Luc 19:24-27:
24...Et il dit à ceux qui se tenaient là : "Enlevez-lui sa mine (une ancienne pièce de monnaie), et donnez-la à celui qui a dix mines. "...
26..."Je vous le dis : à tout homme qui a, on donnera ; mais à celui qui a peu, on lui prendra même ce qu'il a. "
27... "Quant à mes ennemis, ceux qui n'ont pas voulu que je règne sur eux, amenez-les ici, et égorgez-les en ma présence."

Beau programme politique !

V- Problèmes fondamentaux avec l'éthique fondée sur la religion

Il y a deux problèmes fondamentaux avec l'éthique fondée sur la religion.

-Tout d'abord, nous pouvons dire que les fondements de l'éthique basée sur la religion sont en contradiction directe avec les connaissances scientifiques développées depuis quatre siècles. En effet, la vision que les êtres humains se faisaient d'eux-mêmes quant à leur place dans l'Univers a été à tout jamais chambardée par trois percées scientifiques fondamentales :

- La démonstration par Galilée, en 1632, que la Terre et les humains n'étaient pas au centre de l'Univers, comme les soi-disant livres saints l'avaient prétendu jusqu'à là.
- La découverte de Darwin, en 1859, ("De l'origine des espèces") que les humains n'étaient pas des créatures uniques faites à l'image de Dieu parmi toutes les espèces, destinés à vivre éternellement, mais étaient plutôt le produit d'une très longue évolution biologique naturelle, ayant évolué à partir d'autres espèces vivantes.
. - La découverte par Watson-Crick-Wilkins-Franklin, en 1953, de la structure de la molécule d'ADN en double hélice (acide désoxyribonucléique) dans chacun des 46 chromosomes présents dans les cellules humaines, et l'observation dévastatrice que les humains partageaient plus de 95 pour cent de leur ADN avec l'espèce rapprochée des chimpanzés.

J'ajouterais aussi que les recherches en cours sur le fonctionnement du cerveau humain ont jeté une lumière nouvelle sur la façon dont certains phénomènes psychiques, comme certains types de pensées, y compris les pensées religieuses, sont générés dans des zones différenciés du cerveau, une indication que tous les phénomènes psychiques originent du cerveau.

Par conséquent, personne ne peut plus prétendre aujourd'hui que la planète Terre est le centre de l'Univers ; personne ne peut prétendre que les humains sont uniques dans l'échelle biologique des choses ; personne ne peut plus prétendre que le corps humain et l'esprit humain sont deux entités indépendantes.

Ces nouvelles connaissances ont une influence majeure sur notre vision morale du monde. Les idées concernant l'existence d'un au-delà avec des récompenses ou des punitions extra-terrestres, celles qui concernent l'existence d'un paradis ou d'un enfer extra-terrestres, et celles qui propagent le mythe de soi-disant races ou « peuples élus », sont à peu près réduites à néant par les nouvelles connaissances scientifiques. Et cette connaissance ne peut être ignorée sous prétexte que la science et la religion appartiennent à deux mondes différents. Ils sont à la fois partie intégrante de l'expérience humaine, et ils doivent être conciliés.

-Un deuxième problème important avec la morale fondée sur les religions, c'est que leurs préceptes, telles que présentés dans ce qu'on appelle des livres « saints », sont au mieux très ambigus et, au pire, ils peuvent être fondamentalement immoraux. Comme José Saramago, l'écrivain portugais Prix Nobel de littérature, l'a bien résumé en ce qui concerne la Bible judaïque et chrétienne : « La Bible est un manuel de [mauvaises mœurs qui] a une grande influence sur notre culture et même sur notre mode de vie ... C'est un catalogue de cruautés et parmi de ce qu'il y a de pire dans la nature humaine. Sans la Bible, nous serions différents et probablement de meilleures personnes. »

Mais la nature ne tolère pas le vide.

Si l'on rejette le dogmatisme moral erroné des religions établies, et nous avons de nombreuses raisons de le faire, il devient primordial de lui trouver un substitut. Et c'est ici que l'humanisme universel et les principes humanistes de la vie en société peuvent être utiles en tant qu'alternative réaliste à la morale inadéquate des religions établies.

VI- Une moralité humaniste supérieure

La contradiction qui existe entre les problèmes modernes, les nouvelles connaissances scientifiques et l'insuffisance des sources traditionnelles de morale ou d'éthique, lesquelles reposent principalement sur la religion, m'a conduit à écrire un livre, “Le Code pour une éthique globale, vers une civilisation humaniste”, [ ISBN: 978-2895781738] préfacé par le Dr Paul Kurtz et publié en 2009 par la maison Liber et cette année, aux États-Unis, par la maison Prometheus Books [ ISBN: 978-1616141721].

Dans ce livre, je soulève un certain nombre de questions fondamentales, telles que : Pourquoi avons-nous ce sentiment de malaise que le monde est moins moral que ce qu'il devrait être ? En fait, ne peut-on pas parler d'une certaine faillite morale au plus haut niveau de nos sociétés, tant en politique qu'en affaires ?

Ou encore, pourquoi la remontée des religions, surtout celle des trois religions abrahamiques et prosélytistes (le judaïsme, le christianisme et l'islam) semble avoir coïncidé avec une baisse généralisée de la moralité humaine fondamentale, à un moment où des solutions mondiales aux problèmes mondiaux semblent s'imposer plus que jamais ? Est-ce que le monde se porterait mieux si nous adhérions aux principes humanistes universels ? Et, en bout de ligne, que pouvons-nous faire concrètement pour créer une civilisation humaniste ?

En général, lorsque les religions de toutes catégories confondues cessent d'être des instruments de spiritualité personnelle pour se politiser et devenir des systèmes d'état, elles perdent beaucoup de leur utilité pratique. En effet, il existe un énorme fossé entre la religion en tant que soutien au système politique, et la spiritualité et la moralité individuelles.

Le fondamentalisme religieux et les religions construites sur une base pyramidale, comme ce que l'on retrouve chez les religions abrahamiques, placent les individus dans une sorte de camisole de force intellectuelle et morale qui peut être un important facteur de déshumanisation. On peut douter que le fait de s'accrocher à des dogmes dépassés ou à des règles morales déficients soit la bonne façon de développer une riche spiritualité personnelle ou une éthique moderne.

Un code d'éthique essentiellement humaniste

Cela m'a conduit, d'une part, à me demander ce que peut offrir l'humanisme en tant que principes moraux de base, ou en tant que code moral, qui seraient mieux adaptés à nos problèmes actuels de plus en plus mondiaux ; et d'autre part, comment de tels principes peuvent se comparer à ce que les religions établies traditionnelles ont à offrir à partir de ce qu'on appelle des livres saints écrits il y a des millénaires, alors que les sociétés humaines en grande partie agricole étaient plus restreintes, et étaient davantage orientées vers la famille ou la tribu.

Fondamentalement, je m'interroge sur ce que serait une civilisation véritablement humaniste, fondée sur des valeurs humanistes ? Et si, comme je pense que les valeurs humanistes sont supérieures à tout autre système moral, pourquoi se fait-il que le monde n'adopte pas les principes humanistes de base et semble plutôt vouloir emprunter la voie dangereuse des visions religieuses et absolutistes du monde ?

Permettez-moi de répondre rapidement à la première question de ce qui serait une civilisation humaniste.

En tout premier lieu, le champ d'application de l'empathie humaine serait universel et global et ne se limiterait point à certaines personnes élues, aux membres d'une religion en particulier ou aux personnes appartenant à une civilisation particulière.

En pratique, cela exigerait que nous établissions un seuil plus élevé de morale humaine qui soit au-dessus de la norme traditionnelle de la règle d'or ( « Traitez les autres comme vous voudriez que les autres vous traitent. » ) Ceci exige, en fait, que nous adoptions ce que j'appelle une règle d'or suprême de moralité humaniste laquelle incorpore la règle humaniste d'empathie et que l’on peut formuler de la manière suivante : « Non seulement faites aux autres comme vous voudriez qu'ils vous fassent, mais aussi, faites aux autres ce que vous aimeriez qu'on fasse pour vous, si vous étiez à leur place. » —Bien entendu, le corollaire s'applique, c’est-à-dire: « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse, si vous étiez à leur place."

 [Comme on le voit, on est loin de la règle implicite que l'ancien président américain George W. Bush semble avoir suivie quand il était au pouvoir : "Faites aux autres avant qu'ils ne vous le fassent à vous !"]

Il s'agit d'un principe moral qui exige que l'on juge si un acte est moral ou non comme si nous ne savions pas à l'avance si elle s'applique à nous ou à d'autres. C'est un concept qui est étroitement lié au fameux «voile d'ignorance» de John Rawls en tant que fondement de la justice distributive.

Ainsi, le racisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas que les gens nous traitent mal si nous étions d'une autre race ; le sexisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas être maltraités si nous étions d'un autre sexe ; la torture est mauvaise parce que nous ne voudrions pas être torturés, etc.

Dans une telle civilisation,
• Tous les êtres humains seraient reconnus égaux en dignité et en droits.
• La vie sur cette planète ne serait pas dévaluée et considérée simplement comme une préparation à une vie meilleure après la mort, quelque part au-delà des nuages.
• La vertu de tolérance et de liberté humaine serait proclamée et appliquée, sous réserve des exigences de l'ordre public.
 • La solidarité humaine et le partage seraient mieux acceptés comme un rempart contre la pauvreté et le dénuement.
 • La manipulation et la domination d'autrui par le mensonge, la propagande, et les systèmes d'exploitation de toutes sortes seraient moins répandus.
• On aurait moins recours à la superstition et à la religion pour comprendre l'Univers et résoudre les problèmes de la vie et l’on ferait usage davantage de la raison, de la logique et de la science.
• On ferait davantage attention à la pollution de l'environnement naturel des terres, des sols, de l'eau, de l'air et de l'espace, - afin de laisser un héritage valable aux générations futures.
• On mettrait fin à la pratique barbare de recourir à la violence ou aux guerres pour régler les différends et les conflits.
• Il y aurait davantage de démocratie réelle dans l'organisation des affaires publiques, en tenant compte de la liberté individuelle et de la responsabilité individuelle.
• Les gouvernements accepteraient que leur tâche première et la plus importante est de veiller à développer l'intelligence des enfants et leurs talents par l'éducation.

Comme on le voit, l'éthique humaniste va bien au-delà de la règle d'or d'éthique traditionnelle laquelle se limite à dire que chacun doit s'efforcer de traiter les autres comme il aimerait que les autres le traitent. En fait, la règle d'or suprême de la moralité humaniste, que je développe en détail dans le livre (voir chap. 3) est le fondement même de l’éthique humaniste universelle.

Mais, de toute évidence, nous ne vivons pas actuellement dans une civilisation humaniste. Pourquoi ?

Par exemple, après la Seconde Guerre mondiale et l'adoption de la Charte des Nations Unies et la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'homme, on a cru qu'une civilisation humaniste pourrait remplacer le totalitarisme politique et la sauvagerie des guerres de la première partie du 20e siècle. On sait aujourd'hui que ce ne fut pas le cas, car les guerres et les génocides ont continué comme si rien n'était.

Le fascisme et le communisme sont bien sûr disparus, mais ils semblent avoir été remplacés dans nos pays par une nouvelle forme de corporatocratie ou de corpocratie, c’est-à-dire une forme de gouvernement où les sociétés des grandes entreprises, des banques, des conglomérats, et d'autres entreprises prennent le contrôle du processus électoral, des médias, et même des tribunaux et des gouvernements. On pourrait aussi qualifier ce genre de système de ploutocratie, ce qui est en soi une forme de fascisme.

Les façons de voir les règles humanistes d’éthique

Il y a plusieurs façons de diviser les règles humanistes d'une éthique globale. On peut distinguer entre les règles individuelles et les règles collectives. En effet, d'une part, nous pouvons dire que les règles humanistes 2, 3, 4, 5 et 6 s'appliquent principalement aux individus en tant que tels, alors que les règles humanistes 1, 7, 8, 9 et 10 s'appliquent principalement aux sociétés humaines ou des collectivités dans leur ensemble.

-Une autre façon de voir les choses est de diviser les règles humanistes entre ce que j'appellerais les règles naturelles de base, lesquelles relèvent de la morale naturelle (ne pas tuer, ne pas voler, ne pas mentir, partager avec autrui dans un esprit de justice et d'équité) et lesquelles se retrouvent aussi dans la plupart des codes moraux et qui s'appliquent principalement aux individus en tant que tels. Cette morale naturelle est dans notre sang, dans nos gènes, en tant que membres survivants de l'espèce humaine, à la suite d'un très long processus d'évolution. Elles apparaissent ici dans les règles n ° 2, n ° 4 et n ° 5.

-Cependant, d'autres règles de la morale humaniste privée et publique appartiennent à ce que j'appellerais une moralité humaniste apprise et plus avancée. Parce que, en général, elles ne s'imposent pas naturellement ; en tant que règles plus élevées d'éthique, elles doivent être apprises par l'éducation et par la persuasion, à la lumière de l’expérience historique, de la raison, du bon jugement et des connaissances scientifiques.
 
Telle est la règle qui proclame la dignité inhérente et l'égalité des êtres humains, quelle que soit leur race ou leur sexe (règle n ° 1). Par exemple, il est juste de dire que le principe de l'égalité entre les hommes et les femmes est loin d'être accepté dans le monde entier. En fait, la plupart des grandes religions le nient dans les faits, si ce n'est en droit.

—Les autres grands principes humanistes, comme la nécessité de la tolérance (règle n ° 3), le rejet des superstitions qui sont essentiellement le produit de l'ignorance (règle n ° 6), la nécessité de laisser aux générations futures un environnement propre (règle n ° 7), l'interdiction des guerres d'agression ou de conquête (règle n ° 8), ou la proclamation de la valeur humaine de la démocratie (règle n ° 9) et la valeur humaine de l'éducation pour tous (règle n ° 10), ne sont pas nécessairement inscrits dans la nature.

Par exemple, la dictature ou le gouvernement aristocratique peuvent s’établir tout aussi naturellement, ou même plus naturellement, que la démocratie. Après tout, la loi de la jungle et « la loi du plus fort » existent dans la nature.

En effet, quand on applique le principe d'empathie humaniste, on reconnaît que ses propres droits et ses propres besoins sont aussi ceux de tous les autres. Le principe d'empathie est le fondement de la règle de la tolérance dans notre monde complexe et pluraliste. En tant que tel, le droit fondamental à la liberté de conscience signifie que les gens ont droit à leurs propres pensées, à leurs croyances, à leur propre philosophie, et à leur propre religion. Les seules conditions pour assurer la paix sociale sont, primo, de ne pas imposer ses propres croyances aux autres et ne pas utiliser ces croyances pour encourager la violence et l'intolérance envers les autres de manière à perturber l'ordre public ou de manière à nier des droits constitutionnels et, secundo, que l'état soit neutre en matière de religion et de croyances. —Le fanatisme, l'extrémisme, et le prosélytisme sont à l'opposé de la tolérance, de la confiance et des attitudes d'ouverture d'esprit dans les relations humaines.

VII- Conclusion

Comme on le voit, la morale humaniste va plus loin que le simple fait de soulever la question de la perfectibilité morale de l'être humain ou même que de se demander si la nature humaine évolue trop lentement. Il est évident qu'il existe un fossé entre l'idéalisme utopique de perfection et une réalité remplie d'avidité et de cruauté. Personne ne le nie. Mais, même si nous acceptons que l'évolution morale de l'homme est nécessairement un processus très lent, cela ne signifie nullement que nous ne devrions pas tenter de développer de meilleurs codes moraux pour guider les actions et interactions humaines, avec des institutions appropriées.

Si l'être humain doit survivre et prospérer dans l'avenir, nous n'avons pas d'autre choix que de combler le fossé entre le genre de monde dans lequel nous voulons vivre et le monde réel que nous avons hérité à la naissance. Dans cette perspective, on pourrait franchir un premier pas important v
ers cet objectif si on adoptait plus largement les principes humanistes universels de vie en société.

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Les Sceptiques du Québec
Le vendredi 13 février, 2009

Les principes humanistes de moralité
sans référence à des paradigmes religieux

Rodrigue Tremblay
Professeur émérite, Université de Montréal
Il y a quelques années, le professeur Tremblay a esquissé dix principes éthiques lors de son acceptation du prix Condorcet de philosophie politique, décerné par le Mouvement laïque québécois. Il a par la suite développé cette première ébauche dans un livre original et instructif sur des principes humanistes de vie en société : Le code pour une éthique globale1.

Question incontournable

L’éthique représente une vielle et complexe question, débattue depuis des millénaires, poursuit Tremblay. Par exemple, il y a presque 4000 ans, Hammourabi, sixième roi de Babylone, avait codifié la règle « œil pour œil, dent pour dent », reprise plus tard par l’Ancien Testament. Et qui ne se souvient pas des dix commandements de Moïse ? Confucius, par ailleurs, en Chine, en avait édicté seize. Il y a aussi eu le code de Solon, référence centrale dans la philosophie grecque.

Puisque l’éthique traite de relations entre les humains, plusieurs économistes ont aussi abordé cette question. Adam Smith, l’un des fondateurs de la science économique, a écrit un ouvrage sur la « Théorie des sentiments moraux », dans lequel il pose la question : l’intérêt personnel peut-il être canalisé vers le bien commun par le truchement d’échanges économiques mutuellement bénéfiques ? Des réactions foncièrement égoïstes pourraient donner des résultats également rentables pour autrui et la société.

Les constitutions nationales reposent aussi sur un code moral implicite qui influe sur les règles de gouvernance. Elles font parfois référence à une provenance divine sur laquelle se fonderait le pouvoir temporel, comme c’est le cas de la Constitution canadienne de 1982, tributaire d’un chef religieux : la reine d’Angleterre. D’autres pays, comme les États-Unis et la France, fondent heureusement le pouvoir de l’État sur la volonté des gouvernés.

Le conférencier propose de donner d’abord un aperçu global du domaine de l’éthique qui imprègne les règles de vie entre humains et entre nations. Suivra une critique comparative des codes moraux à base religieuse ; elle ne mettra pas en doute la sincérité des croyants, mais s’opposera aux visées dominatrices de certaines religions sur l’espace public.

Évolution de la moralité

L’éthique regroupe les règles de comportement qu’on juge acceptables dans une société. La moralité se préoccupe de l’application de ses règles. Contrairement à l’économie qui vise la rationalité utilitariste des échanges entre humains, la morale tente de conjuguer raison et émotions dans les interactions entre individus.

Les codes moraux ont évolué depuis ces débuts de l’humanité, mais bénéficions-nous aujourd’hui de règles éthiques appropriées pour faire face à la mondialisation technologique, économique et culturelle déjà en cours ? Tremblay soutient que nous sommes présentement dans un cul-de-sac moral. Et nous nous y trouvons depuis le 20e siècle, dévasté de façon récurrente par de désastreuses guerres (dont deux mondiales), et d’horribles génocides.

L’humanité a besoin d’un code moral universel qui va au-delà des restrictions sectaires des différents codes moraux nationaux et religieux. Il n’y a pas de science spécifique à différentes nations : de science chinoise, indienne ou européenne, par exemple. Il n’est pas concevable que la science ne soit pas unique. De même, il ne devrait pas y avoir de code d’éthique particulier à certaines régions du globe. Les mêmes règles morales devraient s’appliquer aux individus comme aux nations.

Considérations préliminaires

Tout d’abord, quelques considérations. Le conférencier a déjà mentionné que les progrès moraux retardent sur les avancées technologiques. Le développement (et l’usage) d’armes nucléaires trahit une immaturité éthique. On bombarde, encore aujourd’hui, les habitants de villes où l’on soupçonne que se cachent une armée ennemie ou des terroristes – tuant ainsi d’innombrables innocents citoyens sous de piètres justifications militaires (dommages « collatéraux ») ou sous la bête admission d’inévitables erreurs.

Les bénéfices de la mondialisation sont aussi très inégalement répartis entre les nations gagnantes et les nations perdantes qui, par le fait même, deviendront moins concurrentielles. Aucun organisme international ne compense les perdants ni ne les aide à mieux se positionner pour des négociations commerciales futures. Ces ratés du système freinent l’essor et les bénéfices de la mondialisation du commerce.

La crise économique actuelle provient en grande partie de la déréglementation des marchés qui a permis – surtout aux États-Unis – une spéculation débridée soutenue par immoralité croissante du monde des affaires, encouragée par celle du monde politique. Depuis au moins une dizaine d’années, le climat politique moral se détériore dans ce pays dirigé par un président d’une grande médiocrité morale dont les mensonges avérés ont servi pour déclarer et poursuivre, sous de faux prétextes, d’illégales guerres meurtrières.

De graves problèmes de santé mondiaux persistent et même s’amplifient à cause de schèmes éthiques médiévaux qui perdurent grâce à des codes moraux désuets. La position de certaines églises sur la contraception, par exemple, conduit à la surpopulation et à la dissémination du sida. L’Afrique, le continent le plus touché, se révèle aussi le plus religieux – à 97 % selon un dernier sondage.

Idéologies opposées

Ces problèmes résultent en partie du choc de trois idéologies opposées : capitalisme, socialisme et théocratie. Dans le capitalisme à l’américaine, le marché est dieu et ne peut se tromper. La cupidité devrait servir l’intérêt commun. On constate aujourd’hui que ce laisser-aller nous a conduits à une crise économique qui va probablement durer des années, comme celle de 1929.

Une version plus humaine de ce capitalisme s’est développée sous ce qu’il est convenu d’appeler la social-démocratie, dont le Canada et surtout le Québec font partie. Ce système rencontre toutefois présentement des difficultés, tels le vieillissement de la population, les coûts de santé astronomiques, des impôts élevés... Bien qu’imparfait, il semble donner une prospérité plus stable et plus humaine que le capitalisme débridé.

Une troisième voie a été suivie, depuis quelques décennies, par de nombreux pays qui se réfugient dans une théocratie religieuse pour échapper aux problèmes que pose la modernité.

Commencée en Iran, en réaction au régime corrompu du Shah, elle s’est propagée à d’autres pays musulmans. Il faut reconnaître que cette main mise du religieux sur le domaine politique avait cours dans bien d’autres nations, dont le Québec, aux 19e et 20e siècles. À partir de 1840, et pendant un siècle, le Québec a été dirigé par un gouvernement ultramontain, pratiquement contrôlé par l’Église catholique dans les domaines de la santé, de l’éducation et de l’aide sociale.

La religion peut servir de point de ralliement lorsque le gouvernement civil est faible ou ne répond plus aux besoins de la population. On observe aujourd’hui ce processus dans de nombreux pays, dont les pays musulmans où la véritable légitimité du pouvoir se retrouve assez souvent chez un chef religieux. Le conférencier estime que des objectifs politiques prévalent la plupart du temps sur les croyances religieuses dans ces luttes pour le pouvoir.


Insuffisances des codes moraux religieux

Faisons d’abord une distinction entre les religions théistes occidentales et les religions asiatiques. Les religions abrahamiques (juive, chrétienne et musulmane) ont défendu très violemment leur spécificité face aux idéologies concurrentes. Les religions asiatiques (bouddhisme, confucianisme, hindouisme), par contre, démontrent moins d’agressivité et de prosélytisme, car leur approche repose plus sur une philosophie de vie que sur un dieu exclusif. Les lacunes qui suivent s’appliquent plus aux codes moraux des religions occidentales qu’à ceux des religions orientales.

Première critique : les codes moraux religieux sont sectaires. Ils s’appliquent d’abord aux membres d’un groupe, mais rarement ou seulement partiellenent à l’extérieur du groupe. Ils favorisent la cohésion d’une ethnie en la distinguant des autres. On ne doit pas tuer ou voler les membres de sa communauté, mais envers les autres communautés, sous prétexte de se protéger, toutes les exactions sont permises, incluant génocide et conquêtes territoriales. L’idée réductrice d’un peuple « élu » n’a plus sa place sur une planète formée de régions interdépendantes. La mondialisation du commerce, des communications et de l’environnement ne permet plus ces réactions sectaires sans accabler toute l’humanité.

Deuxième critique : les codes moraux religieux sont anthropocentriques. Ils reposent sur l’idée fausse – prétendument d’origine divine – que l’humain est au centre de l’Univers. On sait aujourd’hui que la Terre n’a pas de position privilégiée dans l’Univers ; elle tourne autour d’une petite étoile parmi des centaines de milliards d’autres. On sait que l’espèce humaine partage cette Terre avec des millions d’autres espèces issues d’ancêtres communs et qu’elle aurait bien pu ne pas être. Cette erreur d’anthropocentrisme a conduit les humains à se considérer les maîtres absolus de la planète au détriment des autres espèces et de l’environnement. Elle doit être dénoncée avec force pour arrêter et tenter de réparer les dommages causés à l’écosystème.

Troisième critique : les codes moraux religieux suivent un double standard. La moralité des citoyens entre eux diffère de celle des dirigeants vis-à-vis leurs citoyens, et à plus forte raison vis-à-vis les citoyens d’autres nations. Les dirigeants peuvent se comporter de façon immorale pour des raisons de bien public, d’ordre public ou de défense nationale. Pour forcer la reddition de l’armée japonaise, plus de 100 000 civils ont été tués par des bombes atomiques lancées par les États-Unis en 1945 sur les villes de Hiroshima et Nagasaki. Un crime horrible, mais jugé moralement acceptable par un code moral à double standard. Le message chrétien fondamentalement pacifiste sera dénaturé par son accession au statut de religion d’État. Pour un humaniste, tuer est un acte éminemment répréhensible et, a fortiori, tuer des centaines de milliers de personnes ; le concept de guerre « juste » n’existe pas, et rien ne peut justifier la torture.

Quatrième critique : les codes moraux religieux entretiennent l’idée d’une punition éternelle. Si cette règle s’applique à ceux qui ne font pas partie d’une religion occidentale, les deux tiers de l’humanité seraient condamnés à ce châtiment. Elle constitue un défaut majeur qui a été la source de frayeurs culpabilisantes pour les fidèles et de haine féroce envers les « autres » : pécheurs, païens, mécréants, sceptiques et libres penseurs. Se rendant compte de son impact négatif destructeur, l’Église anglicane a aboli « l’enfer » en 1995. Mais, d’autres religions l’ont conservé, perpétuant un mythe servant surtout à contrôler des populations non instruites.

Cinquième critique : les codes moraux religieux s’appuient sur le faux dualisme corps-esprit. Il s’agit de l’idée que l’esprit existe indépendamment du corps (et le quittera à la mort). La science moderne a maintes fois prouvé que l’esprit dépend du fonctionnement adéquat du cerveau humain et meurt avec lui. Ce mythe, en apparence inoffensif, perpétue un mépris pernicieux pour le corps humain que la plupart des religions entretiennent. Il dévalorise le respect que tout être humain devrait apprécier de toutes les fonctions naturelles de son corps.

Principes humanistes

Les codes moraux religieux, embarrassés par ces importantes lacunes, souligne le conférencier, ne pourront créer le climat nécessaire à une collaboration mondiale essentielle pour surmonter les graves problèmes sociaux et environnementaux qui nous assaillent. Une approche différente doit progressivement s’imposer ; elle s’appuierait sur des principes humanistes déjà formulés par de nombreux philosophes anciens et récents, tels Socrate, Platon, Kant, Spinoza, Montaigne, Voltaire... et tout récemment Onfray. Ces anciens principes doivent être réexpliqués et même révisés à la lumière des nouvelles connaissances. Sous forme d’un décalogue, ils invitent à la réflexion.

1. Proclamer la dignité et l’égalité

Chaque humain doit traiter les autres humains avec dignité, comme il aimerait lui-même être traité. Un principe analogue à la règle d’or : fais aux autres ce que tu aimerais qu’ils te fassent. Soumettre d’autres humains à la servitude enfreint directement ce principe. Empêcher les femmes de sortir de la maison et les filles d’aller à l’école nie leur liberté intrinsèque et leur droit au développement personnel. Quoiqu’en dit la Bible, il n’existe pas de race inférieure ni de « peuple élu », ni de terres données par Dieu à qui que ce soit.

2. Respecter la vie et la propriété

Chaque individu a droit à la vie, son bien le plus cher. Tuer un homme, c’est lui enlever ce bien de façon irrévocable. La société repose aussi sur la possession de biens matériels qu’une personne peut échanger avec autrui dans un commerce équitable. Ces biens – si acquis de façon honorable, bien sûr – lui appartiennent en propre et doivent être respectés par les autres individus et la communauté.

3. Pratiquer la tolérance et l’ouverture

Démontrons une grande tolérance vis-à-vis la façon dont un individu gère sa propre vie, qu’il aime se teindre les cheveux verts ou préfère un partenaire amoureux de même sexe. Mais, cette ouverture d’esprit ne devrait pas s’étendre aux systèmes injustes, telle la Charia pour régler les causes de divorce au Canada qui a bien failli être acceptée en Ontario. Lorsqu’une liberté est perdue, il est presque impossible de la reprendre sans révolution.

La tolérance envers une personne est aussi reliée à l’empathie qu’on a pour elle, soit notre capacité à se mettre à sa place. Par exemple, en tant que citoyens d’une ville, nous n’aimerions pas qu’une bombe la détruise complètement, de même que toute notre famille et tous les habitants de notre ville. Ce principe d’empathie lié à celui de la règle d’or, déjà mentionnée, constitue le fondement ultime du code moral humaniste.

4. Partager avec les moins fortunés

Il est louable d’aider les moins fortunés en partageant ce que la chance et nos efforts nous ont permis d’acquérir. Cette charité privée fait beaucoup de bien, mais elle n’est pas suffisante : seule une généreuse charité publique pourra arriver à compenser les malheurs des plus démunis.

Ce principe devrait aussi s’étendre aux nations du tiers monde qui ne pourront s’en sortir sans aide substantielle des pays riches. Le conférencier suggère même que les nations riches qui ne sont pas prêtes à donner un quart d’un pour cent de leur produit intérieur brut ne devraient pas avoir le droit d’être membre des Nations Unies.

5. Ni dominer ni exploiter

La domination d’un groupe sur un autre groupe peut prendre plusieurs formes. Elle peut s’effectuer par le mensonge manipulateur : la prétention d’armes de destruction massive en Irak pour envahir ce pays en est un exemple récent. L’emprise qu’exercent certaines églises sur leurs fidèles constitue aussi une forme de domination – par le biais d’autorité divine et de fausses promesses. Un monopole permet également de dominer les autres citoyens en contrôlant les règles du jeu économique. Réitérons le principe d’égalité des chances pour tous, malmené par les pouvoirs et privilèges que s’arrogent les gagnants de l’heure.

6. Recourir à la raison et à la science

Il semble qu’il n’y ait que la raison et la science qui peuvent nous protéger de dangereuses superstitions et repousser les mythes séduisants qui nous sollicitent. Exercer son esprit critique demeure essentiel pour distinguer les vraies réponses des fausses dans notre compréhension de l’Univers et notre recherche de solutions efficaces.

7. Conserver et améliorer l’environnement.

Notre planète constitue un habitat fragile aux ressources limitées. Pour notre bien propre et celui des générations futures, nous devons protéger son environnement et utiliser ses ressources avec discernement. Échouer dans ce projet de survie nous vouerait à une agonisante extinction.

8. Rejeter toute violence

En aucun cas, recourir à la violence peut-il constituer une réponse acceptable pour résoudre un différend, sauf en certains cas de légitime défense alors qu’aucune autre solution n’est possible. Les conflits trouvent leur plus satisfaisante résolution par la discussion et par la coopération. Il faut aussi comprendre que quand on prépare la guerre en s’armant jusqu’aux dents, on ne résistera pas longtemps à s’en servir lorsqu’un prétexte se présentera.

9. Prôner une démocratie ouverte

Si le pouvoir dans une société est détenu par les personnes qui la composent, on a affaire à une démocratie. Bien sûr, il faudra qu’une constitution protège les droits individuels, sinon la majorité pourrait tyranniser une minorité ou un individu.

La démocratie ouverte repose sur la laïcité de l’État, soit la séparation complète du religieux et du politique. Le dogmatisme des Églises ne s’accorde pas avec l’idéal démocratique de discussion et de compromis. Peu de gens se souviennent qu’au Québec l’Église catholique a fait abolir en 1876 le Ministère de l’instruction publique, car le clergé exigeait que l’éducation (de même que la santé et les services sociaux) relève exclusivement de lui. Ce n’est qu’en 1964, au moment de la Révolution tranquille, que le ministre Paul Gérin-Lajoie rétablit le Ministère de l’Éducation et en fit une responsabilité civile.

10. Favoriser l’éducation universelle

Une société juste et prospère dépend du niveau d’éducation de sa population. Idéalement, aucun enfant ne devrait être privé de s’instruire pour des raisons financières. Son épanouissement en tant qu’individu garantit aussi un plus grand bien-être pour l’humanité tout entière et pour les générations futures.

L’acquisition de connaissances morales autant que scientifiques conduit vers une plus grande liberté en permettant véritablement l’égalité des chances de réussite. La gratuité scolaire et un bon système d’éducation ont été le fondement du développement économique des sociétés modernes. L’ignorance a toujours conduit à la pauvreté, à l’esclavage et à l’obscurantisme. Malheureusement, les religions ont, en général, freiné le développement des connaissances scientifiques, autant parce que ces connaissances mettaient en danger certains dogmes que parce qu’elles avaient tendance à rendre la population moins facilement malléable.

Conclusions

L’humanité a besoin d’un nouveau code moral pour la guider dans une société qui a radicalement changé. Elle ne peut plus tirer sa moralité de règles sectaires inappropriées aux multiples interactions économiques et culturelles qui prévalent aujourd’hui. Celles-ci sont liées à la mondialisation croissante des marchés et aux échanges intensifs entre individus et nations.

Seule une éthique globale, mettant les valeurs humaines à l’avant-plan, pourra améliorer l’ensemble des conditions de vie sur la planète. On doit, bien sûr, conserver certains excellents principes de partage et de paix des grandes religions et philosophies de l’antiquité. Mais, tout appel au sectarisme, à l’exclusion, à la superstition et au dogmatisme propres aux religions devrait en être exclu. Ces lacunes des codes moraux religieux nous paralysent et nous empêchent de progresser. Développons un code pour une éthique globale, basé sur l’empathie, la raison et la science, termine Rodrigue Tremblay.


Période de questions

La remontée du religieux

Question : La décadence morale actuelle n’accompagne-t-elle pas le déclin des religions en Occident ?

Les religions ne sont pas actuellement en déclin, rectifie le conférencier. On pourrait même avancer que leur influence croît. Elles sont en progression dans le tiers monde, et même en Occident. Elles ont considérablement augmenté leur pouvoir aux États-Unis, surtout durant la dernière présidence. En France, le gouvernement présent commence à remettre en question la loi sur la laïcité de 1905, voulant ainsi accommoder le groupe musulman qui représente maintenant environ 10 % de la population.

Il faut demeurer vigilant. Même ici au Québec, les églises évangéliques se multiplient. Il nous faut contrecarrer ces avancées en démontrant que les principes moraux humanistes sont bien supérieurs aux principes religieux et devraient les remplacer.

Le progrès moral

Question : Existe-t-il des périodes de l’histoire durant lesquelles les principes moraux n’auraient pas été bafoués ?

Oui, de telles périodes d’avancées morales existent, rappelle le conférencier. Il y a bien sûr eu la Renaissance qui a suivi la triste période ultra religieuse médiévale. Mais, c’est surtout au Siècle des Lumières qu’on a repris de vieux principes humanistes de la philosophie grecque, pratiquement oubliés, dont la démocratie. Ces mêmes principes ont été intégrés à la Constitution américaine. Les 18e et 19e siècles ont été une époque de progrès moral sans précédent, malgré la formation de grands empires coloniaux. Le siècle suivant a été désastreux : deux guerres mondiales, d’innombrables plus petites guerres (mais non moins meurtrières)  et de terribles génocides.

Au milieu de ce 20e siècle, la formation des Nations Unies a redonné de l’espoir en proclamant de grands principes de liberté et de dignité humaines. L’État Providence est apparu en Occident ; un filet de sécurité pour les plus démunis s’est instauré. Toutefois, depuis 1980, on est redescendu dans un creux moral, alors que les défis économiques et environnementaux se font plus pressants.

La tentation tribale

Question : Les progressistes à travers les âges ont valorisé la sensibilité humaine plutôt qu’une morale guerrière sans égard pour les étrangers. Ne devrions-nous pas combattre cet instinct tribal plutôt que la morale religieuse elle-même qui, bien comprise, se fonde sur d’excellents principes humanistes ?

Il existe une grande différence, reconnaît Tremblay, entre l’énoncé de grands principes et leur application dans un contexte politique. La lutte pour le pouvoir dénature leur bienveillance universelle originelle pour les réinterpréter en fonction de l’objectif politique à atteindre au détriment des populations considérées ennemies. Le dogmatisme religieux s’identifie alors facilement avec un camp ou l’autre dans une lutte de pouvoir, chacun pensant que Dieu est avec lui.

La tentation identitaire naturelle des nations est exacerbée par l’appartenance religieuse. On aura tendance à vanter le courage de son groupe, en oubliant que le groupe adverse a, lui aussi, des soldats aussi courageux qui combattent aussi pour de grands idéaux d’origine prétendument divine. Peu de peuples possédant un avantage technologique dans le domaine de l’armement ont résisté à s’en servir pour dominer les autres peuples, sous couvert de progrès civilisateur. Derrière les armées coloniales « civilisatrices » suivaient les missionnaires.

L’anarchie internationale

Question : Les comportements immoraux des sociétés ne proviennent-ils pas d’un processus évolutif naturel inscrit dans nos gènes ?

Nos sociétés se sont construites grâce à une gestion efficace des impulsions négatives des membres qui les composent, reprend le conférencier. Ce contrôle s’opère entre individus de bonne volonté et par des lois qui régissent les échanges entre individus. Les êtres humains utilisent donc la raison pour s’assurer du bon fonctionnement de leur nation.

Malheureusement, au niveau international, c’est souvent la loi du plus fort qui prévaut. Cette anarchie internationale crée et perpétue des conflits entre nations qui deviennent presque insolubles. En plus d’être hautement immorale, cette anarchie ne tient pas compte du fait qu’aucune nation ne vit en isolation des autres sur cette petite planète aux ressources limitées et à l’écologie fragile. Les principes humanistes de moralité s’appliquent autant aux nations qu’aux individus et proposent une solution alternative aux principes religieux dogmatiques qui nous ont fait si souvent défaut dans le passé.

Remonter aux causes

Question : En temps de prospérité, il est plus facile d’obtenir la collaboration d’autres nations parce que chacune peut largement en profiter. Par contre, en temps de crise économique, de ressources limitées, d’écologie menacée et de surpopulation ne sera-t-il pas très difficile de faire progresser les valeurs humanistes de partage et de bonne entente entre nations ?

On peut être fataliste devant les énormes difficultés présentes, comme le sont, par exemple, les adeptes de religions qui attendent et, parfois même, souhaitent la fin du monde. Ou bien, on peut s’attaquer intelligemment aux causes de ces problèmes pour tenter de les résoudre.

La surpopulation, par exemple, n’est pas un problème insoluble ; elle dépend, en grande partie, de l’ignorance de mesures contraceptives efficaces dont sont affligés des peuples entiers ; ignorance souvent due à une culture dépassée, au manque de ressources ou à une volonté politique et religieuse qui s’oppose à la contraception. On doit donc s’en remettre à l’intelligence humaine pour trouver des solutions efficaces. Il est toutefois difficile d’y arriver dans le carcan de règles dogmatiques culturelles ou religieuses. On doit s’inspirer de bons principes humanistes, eux-mêmes ouverts à la discussion et à l’amélioration.

L’humanisme civilisateur

Question : Comme on l’a dit précédemment, l’évolution nous a construits avec une mentalité de guerrier. Ce n’est que par des efforts constants que nous pouvons nous élever au-dessus de ces instincts pour résoudre nos problèmes actuels avec notre raison. Si on cesse de s’éduquer à la pensée rationnelle, ne pensez-vous pas que nous retournerons rapidement à nos réflexes tribaux ?

Assurément, poursuit le conférencier. Notre bagage génétique est à 98 % semblable à celui des grands singes. Il nous est donc facile de nous laisser submerger par nos instincts primaires. Rappelons que notre cerveau est constitué de trois parties : le cerveau reptilien, le cerveau limbique et le néo-cortex. La partie reptilienne assure les fonctions vitales de l’organisme et répond compulsivement, entre autres, aux instincts de prédation. La partie limbique, que l’on partage avec les autres mammifères, est responsable de nos émotions. Et le néo-cortex, à l’ébauche chez les primates, nous permet le langage et la pensée abstraite.

La civilisation est un événement récent dans toute l’histoire humaine de quelques millions d’années et elle demeure fragile. De même que la démocratie – tellement nouvelle qu’elle peine, même aujourd’hui, à s’imposer comme la meilleure façon de se gouverner. Il suffit d’élire des leaders qui n’adhèrent pas aux principes humanistes pour que les droits et libertés des individus soient bafoués dans ces pays, pour que la démocratie recule et l’obscurantisme s’installe. Le livre du conférencier a justement pour but de contribuer à faire mieux comprendre le point de vue humaniste en éthique.

Notes :

1. TREMBLAY, Rodrigue. Le code pour une éthique globale, vers une civilisation humaniste. Liber, Montréal, 2009, 287 p.

N. B. : Voir le site web du livre en anglais: www.thecodeforglobalethics.com/
Voir le blogue international de l'auteur : www.thenewamericanempire.com/blog

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ETHICS FROM A HUMANIST POINT OF VIEW
 (The Code for Global Ethics)

by
Dr. Rodrigue Tremblay,
Emeritus professor, University of Montreal
Ph.D. Stanford University
Former president of the North American Economics
and Finance Ass'n
Author of the book “The Code for Global Ethics, Ten Humanist Principles”, 2010 [Prometheus Books, ISBN: 978-1616141721]

My purpose this morning is to present to you some notions of ethics and morality from a humanist point of view, -that is to say an ethics and a morality that emphasize empathy toward others rather than fear of retribution.

Universal humanism is a philosophical worldview about humanity and human existence that affirms the inherent dignity and inherent worth of all human beings, without reference to superstition and the supernatural.

Similarly, rational humanism is a philosophy that relies upon logic, evidence and science to understand the Universe and to solve life's problems, and aims at motivating everyone to live a moral and fulfilled life.

Applied humanism, in essence, translates into fraternity toward all human beings.

Deep down, most people are humanists at heart, in the sense that they recognize that egoism and depravity lead nowhere and that human solidarity is necessary for us to survive and prosper.


Before going further, however, I would like to read to you two citations with which I agree and tell you a short story.

The first citation is from Albert Einstein who said:
“A man's ethical behavior should be based effectually on sympathy, education, and social ties and needs; no religious basis is necessary.”
Albert Einstein (1879-1955), Physicist and Professor, Nobel Prize 1921

The second is from French economist Frederic Bastiat who said:

"When plunder becomes a way of life for a group of men living together in society, they create for themselves, in the course of time, a legal system that authorizes it and a moral code that glorifies it."
Frederic Bastiat (1801-1850), French economist

These are two citations that I mentioned in the Introduction and in chapter eight of my book “The Code for Global Ethics.”

The first quote summarizes my view that the ethics of many religions, especially of those religions that I call “imperial” religions ( Christianity, Islam and Judaism) are at best incomplete, and at worst, very immoral. During humanity's long evolution, religious ethics may have contributed to the survival of certain groups by increasing their internal cohesion and by pooling their military resources against other groups in a competitive struggle to survive.

Today, however, the globalization of our problems and the advanced technology of war mean that a reliance on competitive ethics of conflict between groups threatens the very survivan of humankind. A new global ethics is necessary. At least, this is the central message of my book.

This does not mean that organized religions are not useful social organizations. It only means that their ethics has to be modernized and expanded.

The second quote from Bastiat conveys the idea that some moral codes are designed to reinforce the power of some individuals over other individuals and are part of a pattern of domination with little to do with true morality.

But the social animal who is man needs society to survive and the living in society requires ethical rules  and moral behavior, less the society disintegrates and falls into anarchy.

Man cannot live, survive and prosper without ethics and morality.

The short story that I want to tell illustrates why man needs a universal code of ethics to guide behavior in society.

The story goes like this:

“Once upon a time a hare of philosophical temperament invited a politically oriented fox to dinner.

During the entrée the hare presented an interesting argument on the relativity of all law and morals, stressing that each beast, in the final analysis, has a right to his own legal and moral system.

The fox did not find this argument entirely convincing on the intellectual level, but was much impressed with it practically.

For dessert he ate the hare: “lapin á la crème”.

The moral of the story: One’s philosophical and moral viewpoint can be of immense practical consequence, especially when the stakes (steaks?) are high.”

Indeed, our worldview of things influences very much how we behave in practive, either as private individuals or as members of governing bodies.

I- Global issues

An enlarged worldview is important nowadays because many of our fundamental problems are global in nature and cannot be solved at a local level.
-Wars are more and more global in nature;
-pollution is more and more global in nature;
-overpopulation and poverty create problems worldwide;
-financial and economic crises are more and more global in nature;...etc.

For example, it was widely thought that wars of aggression (or pre-emptive wars) had been abolished with the adoption of the United Nations Charter on June 26, 1945 and the issuance of the Nuremberg Charter on August 8, 1945. But wars of aggression persist and those who initiate them are rarely punished, especially if they are powerful.

—We also thought that financial crises and the severe economic recessions and sometimes depressions they provoked were a thing of the past, thanks to a protecting net of financial regulations designed to control greed and prevent a repeat of the past. Well, twenty years of wholesale deregulation has brought us back to an era of anything goes and financial collapse.

—We also thought that the problem of overpopulation and poverty in the world could be alleviated, but abject poverty and overpopulation persist in many parts of the world.

There seems to be a pattern here, and that is that humanity seems unable to break out of a cycle of wars, economic crises and endemic poverty.

And, these throwbacks to an unpalatable past coincide with other developments, such as the spread of nuclear weaponry, the persistence of ignorance, growing social and economic inequalities, disregard for basic democratic principles, the rise in global pollution, , and an increasing religion-based willingness to kill and terrorize.

For example, as a case in point, former U. S Vice President Dick Cheney once boasted that a U.S. president can destroy the world on his own volition: “The [U.S.] president has 24/7 access to nuclear codes in the event of a nuclear attack against the United States ... He could launch the kind of devastating attack the world has never seen... He doesn't have to check with anybody, he doesn't have to call Congress, he doesn't have to check with the courts, he has that authority." (Dick Cheney, George W. Bush's Vice President, Sunday, December 21, 2008). This is quite something. Nobody asked him if this was moral!

Clearly, the world cannot persist in the current path. We need a new intellectual and moral approach to our problems.

II- An Enlarged Scope of Human Empathy

And one way to start is to have an enlarged scope for our natural human empathy.

What is empathy?

Empathy towards others is the capacity to feel for others by imagining ourselves in their place.

Indeed, to have empathy for others and see things from their perspective is the foundation of a humanist civilization. In my book, the empathy principle of morality is added to the standard reciprocity principle of the Golden Rule (treat others the way you would like to be treated by them) and is called “the Super Golden Rule of humanist morality”.

The Super Golden Rule of humanist morality is as follows: "Not only do to others as you would have them do to you, but also, do to others what you would wish to be done to you, if you were in their place."

In practice, this humanist moral principle requires that we judge whether an act is moral or not as if we did not know in advance if it would apply to us or to others.

Thus,
racism is wrong because you would not want people to treat you badly if you were of another race;
sexism is wrong because you would not want to be treated disrespectfully if you were of another sex; torture is wrong because you would not want to be tortured, etc.

The Super Golden Rule of humanist morality does encompass moral reciprocity, but it goes much further towards genuine altruism, compassion and human empathy. It truly defines our moral obligations to others in positive terms about what should be done. As human beings living on the same planet, we have a humanist moral duty to be responsive to the needs of others.

Morality and empathy are buried deep in our genes, but so are other, anti-social traits such as savagery and cruelty.

Humans have to learn how to develop their moral judgment and their more positive tendencies, and, at the same time, learn how to repress their darker impulses and refrain from immoral behavior.

That is why we can say that human morality is both an intuitive phenomenon and a learned attribute of human behavior.

Over time, the circles of human empathy have gradually become larger and larger as human societies have become larger and larger.

1- First, there was the empathy within the immediate or entended family of an agricultural, gathering or hunting society with ethical sharing among family members, with the sorcerer playing an important role in explaining the mysteries about the world and as a leading oral communicator.

2- Second, came the empathy within a large tribe or clan with religion playing an important role in creating cohesion and in spreading kinship altruism to non-family or non-relative members within an enlarged group. Morality is implicitly designed here for a society of co-religionists (of brothers and sisters within a state religion), with non-kin or outsiders viewed with suspicion and even excluded and fought. The mysteries about the world are partly explained through a common belief in all-powerful supernatural agents such as gods, spirits, angels or demons.

3- Third, empathy within a larger and more pluralistic nation-state and even an empire, the government playing the traditional father role in providing security and in promoting different levels of sharing among all citizens within an extended welfare state. Science and religion or superstition compete then as the major sources of human knowledge. Industrialization raises labor productivity and the average standard of living. Communication is enhanced by the printed word and wide scale taxation is being made possible by advanced accounting techniques.

4- Fourth, and I think this is where we stand today, empathy is beginning to be practiced on a global basis with humanity in its entirety being viewed as the worldwide extended human family. Knowledge-based industrialization is spreading worldwide, while energy sources become more diversified. Instant communication is being made possible worldwide through the Internet and satellites, with increasing economic and financial interactions. Morality is now necessarily more centered on universal values and the rule of law.


III- Humanist Ethics and Morality

The universal humanism that I develop in the book has a lot to do with the contribution of Immanuel Kant (1724-1804).

However, I try to go further than Kant.

 If you remember, Immanuel Kant in his analysis of religions, came to the paradoxical conclusion that although the philosophical foundations of most organized religions were false, it was nevertheless necessary to accept them (the religions) because they were a necessary source of morality for men.

Kant also based human morality on the supreme principle of universality of the “categorical imperative”:
 “Act only on that maxim by which you can at the same time want it to be a universal law”.

Good principles of ethics must be acceptable as being universal. If they are not, they are not acceptable.

If I may summarize, modern universal humanist ethics is based
on democratic rule,
on tolerance,
on freedom of thought and expression,
and on equality between men and women.

Many organized religions, sad to say, are still prisoners of century-old biases and reject these most fundamental democratic and humanist principles. Because of that, some religion-based ethical principles are not universal and are thus unacceptable.

That is why, personally, I prefer to reverse Immanuel Kant's position on religion, at least as far as ethics is concerned. —I am in agreement with Kant that many religions propose false and irrational beliefs and myths. However, unlike Kant, who lived in the eighteenth century, my analysis of religion-based codes of ethics has led me to the conclusion that they are either fundamentally deficient and inadequate, or at the very least very incomplete, for a humanity which must live and survive in the new globalizing context.

My analysis leads me to the conclusion is that organized religions, far from being a reliable source of moral values, are rather, in many senses, a moral threat to humankind. In fact, institutionalized religions are a flawed source of morality  essentially because:

1-they tend to generate conflicts, as well as to create a god-ordered incentive to kill and maim others;
2- they promote bigotry and exclusion;
3- they promote moral dualism between the state and the individual;
4- they promote anthropomorphism with the wrong idea regarding man's true place in the Universe;
5- they rely on intimidation through inventions like Hell;
6- and because they draw a non-scientific and arbitrary separation between the physiological and intellectual functions of the human body.

Indeed, humans' vision of themselves in the Universe has been forever altered by three fundamental scientific breakthroughs:

- Galileo's proof, in 1632, that the Earth and humans were not the center of the Universe, as so-called holy books have asserted.
- Darwin's discovery, in 1859, (“On the Origin of Species”) that humans are not some unique god-like creatures among all species, destined to live forever, but are rather the outcome of a very long natural biological evolution, having evolved from other forms of life.
- The Watson-Crick-Wilkins-Franklin's discovery, in 1953, of the structure of the double helix DNA molecule (Deoxyribo Nucleic Acid) in each of the 46 chromosomes in human cells, and the devastating knowledge that humans share more than 95 percent of their genes with chimpanzees.

I would add, also, that ongoing research about how the human brain functions has cast new light on how some phenomena, such as different kinds of thoughts, including religious thoughts, are generated in different zones of the brain, an indication that all psychic phenomena have their origin in the brain.

Therefore, nobody can assert anymore that the Earth is the center of the Universe; nobody can claim that humans are unique in the scale of things; nobody can maintain that the human body and the human mind are two unrelated entities.

This knowledge has tremendous consequences for our moral stance. The ideas of afterlife rewards or punishments, of the existence of a paradise or a hell in some extraterrestrial world, and the myth of so-called “chosen” people or races, are pretty much negated by this new scientific knowledge. And such knowledge cannot be ignored under the pretext that science and religion belong to two different worlds. They are both an integral part of the human experience and they must be reconciled.

Therefore, my first conclusion is that there could be many good reasons to follow a particular religion, but, on the whole, organized religions are not the key to moral behavior or to self improvement. There are better ways.

And that's here where universal humanism can play a useful role and provide a useful and superior moral substitute. Humanism is at a somewhat disadvantage because it cannot make in good faith the promise of eternal life with a reward of an infinite value (or of a punishment of infinite severity). It can, on the other hand, provide a better moral code to humanity and it can provide assistance to people in need.


IV- A Superior Humanism-based Morality

We may ask, and I will end on that note, what would a truly humanist civilization would look like.

In essence, in such a  humanist civilization,
• All human beings would be equal in dignity and in human rights.
• Life on this planet would not be devalued and seen as only a preparation for a better life after death, somewhere beyond the clouds.
• The virtues of tolerance and of human liberty would be proclaimed and applied, subject only to the requirements of public order and the rule of law.
• Human solidarity and sharing would be better accepted as a protection against poverty and deprivation.
• The manipulation and domination of others through lies, propaganda, and exploitation schemes of all kinds would be less prevalent.
• There would be less reliance on superstition and religion to understand the Universe and to solve life's problems and more on reason, logic and science.
• Better care of the Earth's natural environment—land, soil, water, air and space—would be taken in order to bequeath a brighter heritage to future generations.
• We would have ended the primitive practice of resorting to violence or to wars to resolve differences and conflicts.
• There would be more genuine democracy in the organization of public affairs, according to individual freedom and responsibility.
• Governments and parents would see that their first and most important task is to help develop children's intelligence and talents through education.

First and foremost, the scope of human empathy would be universal and global and not limited to some chosen people, to the members of some religion or to some civilizations.

To reach such a moral stage, in practice, would require that we move to a higher level of human morality that stands above the traditional or standard Golden Rule (“Treat others as you would have others treat you.”) that one finds in all moral codes. We would adopt instead the Super Golden Rule of humanist morality that incorporates the humanist rule of empathy.


That is, in a nutshell, the very foundation of universal humanist ethics.

Thank you.

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Conférence : le samedi 2 octobre, 2010, 11:15 à 12:15 AM,

AAI's annual North American convention

Hôtel Delta Centre-ville

777, rue University

Montréal, Québec, Canada

 

L'athéisme dans une civilisation humaniste

(Le Code pour une éthique globale)

par

Rodrigue Tremblay, Ph.D.

professeur émérite,

Université de Montréal

Auteur du livre “Le Code pour une éthique globale, Vers une civilisation humaniste”,

2009 [Les Éditions Liber, ISBN: 978-2895781738]

et de la version américaine “The Code for Global Ethics, Ten Humanist Principles”,

2010 [Prometheus Books, ISBN: 978-1616141721]

 

« Quand le pillage devient un moyen d'existence pour un groupe d'hommes qui vit au sein de la société, ce groupe finit par créer pour lui-même un système juridique qui autorise le pillage et un code moral qui le glorifie. »

Frédéric Bastiat (1801-1850)

 

‹‹ La Bible est un manuel de mauvaises mœurs [qui] a une forte influence sur notre culture et même notre mode de vie ... C'est un catalogue de cruauté et de ce qu’il y a de pire dans la nature humaine. Sans la Bible, nous serions différents et les individus sans doute meilleurs. »

José Saramago, prix Nobel de Littérature, 1998

 

« Je pense que tout bien pesé l’influence morale de la religion a été horrible. Les honnêtes gens peuvent bien se comporter et les mauvaises gens peuvent faire le mal avec ou sans la religion ; mais pour que les gens honnêtes puissent faire le mal — il faut la religion. »

Steven Weinberg, prix Nobel de Physique, 1979

 

« Je pense que toutes les grandes religions du monde, le bouddhisme, l'hindouisme, le christianisme, l'islam et le communisme, sont à la fois fausses et nuisibles. [...] Je suis aussi fermement convaincu que les religions sont nuisibles que je le suis qu'elles sont fausses. »

Bertrand Russell (1872–1970), Prix Nobel de littérature en 1950, 1957, (tiré de My Religious Reminiscences)

 

« Le fondement essentiel des connaissances religieuses, dans une perspective évolutive, n'est pas la théologie, mais la pratique de règles de comportement morales, militaires et reproductifs, la sagesse collective de dirigeants passés et présents, concernant les principes de base susceptibles d'assurer la survie de la société ... Au-delà de son rôle dans le renforcement du tissu social, la religion exerce une influence culturelle qui est en effet devenu un facteur déterminant des grandes civilisations du monde. »

Nicholas Wade (The Faith Instinct: How Religion Evolves and Why it Endures)

 

« Selon la théorie-M [une extension de la théorie des cordes dans laquelle 11 dimensions sont identifiées], le nôtre n'est pas le seul univers. Au lieu de cela, la théorie-M prédit qu'un grand nombre d'univers ont été créés à partir de rien. Leur création ne nécessite pas l'intervention de quelque être surnaturel ou d'un dieu. Plutôt, ces univers multiples découlent naturellement des lois de la physique. »

Stephen W. Hawking, cosmologiste et physicien britannique, 2010

 

 

Résumé

 

Nous vivons présentement une époque trouble. Il semble, en effet, que le contexte moral environnant se détériore au moment même où les problèmes sont de plus en plus globaux et au moment où les sentiments religieux semblent être en hausse dans certains pays, dont le pays le plus lourdement armé de la Terre, les États-Unis. Corruption politique, abus de pouvoir, mépris pour la primauté de la règle de droit, avidité incontrôlée, fraude et tromperie dans le domaine économique, graves crises économiques, inégalités sociales grandissantes, intolérance envers les choix individuels, scandales d'abus sexuels dans des organisations religieuses, mépris pour les problèmes environnementaux chez plusieurs, retour des absolutismes religieux, recours aux guerres d'agression (ou aux guerres préventives) et au terrorisme aveugle, ce sont là autant d'indicateurs que notre civilisation est présentement menacée.

 

Qu'est-ce que l'humanisme, au-delà de la sécularisation de la vie publique, peut contribuer au chapitre des idées, des concepts et des principes pour éviter que l'on revienne à une ère d'obscurantisme ? Tout particulièrement, quel devrait être le champ d'application de l'empathie humaine en cet âge de mondialisation ? —En fait, quels sont les principes humanistes universels de base d'éthique humaine ? Pourquoi ne sont-ils pas plus largement acceptées et appliquées ? Comment peut-il être démontré qu'ils sont supérieurs à tout code d'éthique à base religieuse? Et, finalement, que devons-nous faire pour créer une civilisation vraiment humaniste ?

 


 

I- Préambule sur l'histoire du Québec : une théocratie larvée de 1840 à 1940

 

Le Québec a vécu l'expérience de cent ans de théocratie larvée, de 1840 à 1940, soit une période qualifiée de la Grande Noirceur dans son histoire. Ce fut une période, après la révolte manquée contre l'occupant britannique en 1837-39, au cours de laquelle l'Église catholique prit de facto le contrôle de tout ce qui était important dans la vie collective sociale au Québec, à l'exception de la sphère économique et de la grande politique : éducation (tout en s'opposant à l'école obligatoire), hôpitaux, orphelinats, institutions d'assistance ou de réhabilitation, de sanatoriums et des hospices,... etc.

 

Pour mieux être dans les bonnes grâces de l'empire britannique, les dirigeants de l'église catholique du temps se hâtèrent d'excommunier les leaders patriotes de l'insurrection afin de prendre leur place dans le restant de vie politique autonome que l'occupant voulait bien leur concéder.

 

Nos évêques indigènes du temps furent alors de fidèles serviteurs de deux empires étrangers : l'empire britannique qui occupait militairement le Québec à ce moment-là et l'empire romain catholique de Rome à qui ils devaient leur première allégeance.

 

La théorie religieuse de la politique du temps était à l'effet que le pouvoir politique venait de Dieu et que les autorités royales ou impériales en étaient les détenteurs légitimes. Le peuple n'avait aucun droit à l'auto-gouvernance.

 

C'est ainsi que le 25 juillet 1837, Mgr Jean-Jacques Lartigue (1777-1839), premier évêque de Montréal, déclara ce qui suit à l'endroit des Patriotes : “Il n'est jamais permis de se révolter contre l'autorité légitime, ni de transgresser les lois du pays ; ...il (n'est pas) permis de se révolter contre le gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre...”. Pour lui, «  l'autorité royale vient de Dieu. » —Point à la ligne. Et Dieu aime les rois et les reines ! Ceci explique pourquoi après leur défaite, il se hâta d'excommunier les Patriotes, dont douze furent pendus, ajoutant ainsi l'injure à la trahison.

 

Par conséquent, le pouvoir politique n'était pas seulement le fait des occupants britanniques. L'église catholique et la hiérarchie catholique canadienne revendiquaient pour elles-mêmes une part importante du pouvoir politique séculier.

 

Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898), bras droit de Mgr Ignace Bourget (1799-1885) fut parmi les premiers à affirmer que les Canadiens français (les Québécois d'alors) constituent une nation catholique, qu'ils ont une mission providentielle à remplir, et qu'en conséquence, ils doivent d'abord à leurs évêques, chefs de droit divin de cette société sacrale, la soumission la plus absolue, tant sur le plan des affaires temporelles que sur le plan proprement spirituel, en-deçà bien-sûr de la soumission obligatoire aux occupants militaires.

 

II- Les États-Unis d'aujourd'hui et la religion

 

Et aux États-Unis, même aujourd'hui et malgré la Constitution américaine d'essence laïque (voir l'Article VI), il y a des politiciens américains et des évangélistes qui proposent ouvertement que les États-Unis deviennent ce qu'était le Québec au 19ème siècle, soit une société théocratique larvée. Voici ce qu'un vice-président américain déclarait en 1988 :

"Je ne pense pas que les athées devraient être considérés comme des citoyens ; ils ne devraient pas être considérées comme des patriotes. Nous sommes une nation sous le regard de Dieu. "

George H. Bush, le 27 août 1988

(Déclaration contraire à l'article VI, section iii de la Constitution américaine : « Aucun test de foi religieuse ne sera jamais exigé comme condition d'aptitude pour un poste ou une charge publique dans ces États-Unis. »)

 

 

Différences entre le Canada et les États-Unis concernant les connaissances scientifiques.


La société de sondage Angus Reid divulgua en juillet dernier (2010), les résultats d'un sondage mené l'an dernier (2009) dans lequel on demandait à des Américains, des Canadiens, et des Britanniques quels étaient leurs points de vue sur les origines et le développement des êtres humains.

Voici les résultats en résumé :

                                    CANADA       ÉTATS-UNIS   GR.BRIT.

Les êtres humains ont évolué

vers des formes plus évoluées

de vie au cours de

millions d'années                           61%                    34%                  66%

                                                      (Québec 66%)

                                                      (Alberta 51%)

                                                      (Saskatchewan:50%)

 

Dieu a créé les êtres humains

dans leur forme actuelle au

cours des derniers 10,000 ans         24%                  47%                  16%

                                                      (Québec 17%)

                                                      (Alberta 31%)

                                                      (Saskatchewan:39%)

 

Pas certain                                             15%                  18%                  15%

 

Résultats américains par région:

                                    USA Nord-est   Mid-ouest  Sud  Ouest


Les êtres humains on évolué

vers des formes plus évoluées

de vie au cours de

millions d'années                      34%     43%         37%             27%         38%

 

 

Dieu a créé les êtres humains

dans leur forme actuelle au

cours des derniers 10,000 ans 47%         38%         49%            51%         45%

 

Pas certain                                       18%         19%         13%            21%         16%


Source : “Americans are Creationists; Britons and Canadians Side with Evolution”, Angus Reid Public Opinion, 2010

http://www.visioncritical.com/wp-content/uploads/2010/07/2010.07.15_Origin.pdf

 

En général, plus les personnes sont jeunes et plus elles sont éduquées, plus elles acceptent les connaissances scientifiques sur l'évolution. À l'inverse, par contre, plus les personnes sont âgées et moins elles sont instruites, plus elles acceptent la fable créationiste.

 

III- Les faiblesses des religions établies

 

Depuis une dizaine d'années, de nombreux auteurs se sont appliqués à démontrer le caractère irrationnel et même destructeur des religions, dont on en dénombre quelque 1,250 selon certains statisticiens et plus de 4,000 selon d'autres. Il faut remercier les Dawkins, Harris, Stenger, Onfray et autres pour leur génie et pour leur courage pour avoir dénoncé les travers des religions, et pour avoir exposé la vacuité de la pensée religieuse.

 

Mais, cela ne suffit pas. Il faut davantage et pour deux raisons.

 

Comme pour tout ce qui relève des sentiments et de l'émotion, et non de la raison, les faits et les arguments abstraits réussissent rarement à changer les esprits. En fait, cela peut produire l'effet contraire : Démontrez à quelqu'un que ses croyances sont fausses, et il s'accrochera encore davantage à ces mêmes croyances. Des expériences scientifiques ont démontré cette réalité psychologique chez une proportion élevée d'individus.

 

Ainsi, dans une série d'études réalisées en 2005 et 2006, des chercheurs de l'Université du Michigan ont observé que lorsque des gens mal informés furent exposés à des faits véridiques, ils changèrent rarement d'avis. En fait, souvent ils devinrent encore plus fortement ancrés dans leurs convictions.

 

En effet, surtout dans le domaine religieux mais aussi dans le domaine politique, ce n'est pas la réalité qui influence les croyances, mais ce sont les croyances qui dictent une perception particulière et souvent fautive de la réalité. Dans un tel contexte, des arguments rationnels démontrant les faussetés de certaines croyances ont peu de chances d'influencer beaucoup de monde. 

 

Personnellement, je parle rarement de l'athéisme comme tel dans mes livres récents. J'aborde plutôt la question sous l'angle général d'une éthique humaniste, laïque et autonome, tout en soulignant les conséquences individuelles et sociales négatives des religions établies, aujourd'hui bien sûr, mais aussi tout au long de l'histoire.

 

Par exemple, dans “Le CODE pour une éthique globale” (Liber, 2009), je formule un certain nombre de critiques fondamentales à l'endroit des religions établies, en mettant l'accent sur les travers des trois religions dites abrahamiques que sont le judaïsme (la Torah), le christianisme (la Bible) et l'islam (le Coran).

 

Essentiellement, je reproche à ces trois grandes religions d'être en contradiction directe avec les connaissances scientifiques développées depuis quatre siècles. En effet, la vision que les êtres humains se faisaient d'eux-mêmes quant à leur place dans l'Univers a été à tout jamais chambardée par trois percées scientifiques fondamentales :

 

- La démonstration par Galilée, en 1632, que la Terre et les humains n'étaient pas au centre de l'Univers, comme les soi-disant livres saints l'avaient prétendu jusqu'à là.

- La découverte de Darwin, en 1859, ("De l'origine des espèces") que les humains n'étaient pas des créatures uniques parmi toutes les espèces, faites à l'image de Dieu et destinés à vivre éternellement, mais étaient plutôt le produit d'une très longue évolution biologique naturelle, ayant évolué à partir d'autres espèces vivantes.

 

. - La découverte par Watson-Crick-Wilkins-Franklin, en 1953, de la structure de la molécule d'ADN en double hélice (acide désoxyribonucléique) dans chacun des 46 chromosomes présents dans les cellules humaines, et l'observation dévastatrice que les humains partageaient plus de 98 pour cent de leur ADN avec l'espèce rapprochée des chimpanzés.

 

J'ajouterais aussi que les recherches en cours sur le fonctionnement du cerveau humain ont jeté une lumière nouvelle sur la façon dont certains phénomènes psychiques, comme certains types de pensées, y compris les pensées religieuses, sont générés dans des zones différenciées du cerveau, une indication que tous les phénomènes psychiques originent du cerveau.

 

Par conséquent, personne ne peut plus prétendre aujourd'hui que la planète Terre est le centre de l'Univers ; personne ne peut prétendre que les humains sont uniques dans l'échelle biologique des êtres ; personne ne peut plus prétendre que le corps humain et l'esprit humain sont deux entités indépendantes.

 

Or, ces grandes religions établies continuent de professer que :

1- l'être humain a été placé au centre de l'Univers par des forces divines mystérieuses—certains disent, faussement, il y a 6 000 ans ;

2- l'esprit humain est une entité indépendante du corps humain. (Une telle distinction n'a aucun fondement scientifique) ;

3- il est permis de persécuter et même de tuer les membres d'autres religions ou philosophies, en certaines circonstances, en se fondant sur le mythe de soi-disant races ou « peuples élus » ;

4- il existe une éthique pour les individus en tant qu'individus et une autre pour les chefs d'état ;

5- et que les gens doivent faire reposer leur comportement sur la peur de châtiments éternels dans une sorte d'« enfer » extraterrestre. (Cette idéologie de l'enfer, à cause de la haine et de l'exclusion qu'elle a pu susciter contre les « autres » a été une cause importante de persécutions, de guerres de religion et même de génocides tout au long de l'histoire humaine.)

 

Disons donc que la foi religieuse dans les choses sans l'aide de l'évidence est source de folie pour l'homme.

 

À cause de ces erreurs fondamentales, j'en arrive à renverser la position d'Emmanuel Kant sur la religion. Si vous vous souvenez bien, Immanuel Kant (1724-1804), dans son analyse des religions, est arrivé à la conclusion paradoxale que, même si les fondements philosophiques des religions établies étaient faux, il était néanmoins nécessaire de les accepter (les religions), parce qu'elles étaient une source nécessaire de morale pour les êtres humains.

 

Je suis d'accord avec Kant que les religions sont généralement basées sur des croyances fausses et sur des mythes irrationnels. Cependant, contrairement à Kant, qui vécut au 18e siècle, mon analyse des codes fondés sur la religion de l'éthique m'a conduit à la conclusion qu'ils sont fondamentalement, soit déficients ou, à tout le moins insuffisants, sinon incomplets, pour une humanité qui doit vivre et survivre dans le contexte actuel du rétrécissement de la Planète.

 

Ainsi, ma première conclusion est à l'effet que les grandes religions établies, loin d'être une source fiable de valeurs morales, sont plutôt aujourd'hui une menace morale pour l'humanité.

 

IV- La force des religions établies : ne pas sous-estimer l'attrait pratique des religions

 

La nature ne tolère pas le vide. Or, il faut reconnaître que les religions ont joué un rôle important, sinon central, dans l'évolution humaine, et qu'elles continuent à fournir à une foule de gens des services personnels et sociaux importants.

 

C'est pourquoi il est important de réaliser que les raisons qui poussent les gens à adhérer aux religions établies ne sont pas avant tout théologiques mais plutôt pratiques et terre-à-terre. Je dirais que les religions établies sont utiles, dans l'esprit de certaines personnes, pour au moins quatre raisons.

 

1- Elles sont utiles, d'abord et avant tout, pour une raison émotionnelle et sociale, c'est-à-dire que les personnes ont un instinct naturel d'appartenance et d'adhésion à un groupe, bien au-delà de toutes propositions métaphysiques. En effet, les êtres humains sont des animaux sociaux et ils ont un penchant naturel à faire partie d'un groupe ou d'une communauté. C'est une condition de survie.

 

Or, dans de nombreuses sociétés, les organisations sociales les plus importantes sont les organisations religieuses. En fait, dans ces sociétés, on s'attend à ce qu'un individu fasse automatiquement partie de la religion dominante qui lui procure une identité et qui offre des rites et des services de toutes sortes.

 

C'est pourquoi, de tout temps, les dirigeants politiques ont vu dans la religion un outil sans pareil pour créer la cohésion et l'unité au sein du pays ou de l'empire.

C'est aussi une des raisons pour laquelle aussi, dans le passé, les dirigeants politiques ont souvent agi en tant que chefs religieux. Ils y trouvaient légitimité et soutien.

 

2- La deuxième raison est plus rationnelle. Dans de nombreux pays pauvres, la religion est un fournisseur de la protection sociale et une assurance contre la peur et l'incertitude.

 

En effet, pour certaines personnes, en particulier les pauvres et les défavorisés, une raison importante d'adhérer ou de demeurer membres actifs d'une religion établie est de recevoir des services sociaux concrets et différentes formes d'assistance, à un faible coût, y compris les rites de passage tout au long de la vie (naissance, mariage, mort, etc.).

 

Lorsque les gouvernements sont corrompus ou parfois presque inexistants, il est compréhensible que des religions établies puissent elles-mêmes devenir une forme de gouvernement, dispensant divers services dans les domaines de l'éducation, de la santé ou de l'assistance sociale. Ce sont là des avantages tangibles. Cela n'a rien à voir avec l'idéal métaphysique d'un au-delà idyllique, mais beaucoup plus à faire avec un soutien social réel.

 

La leçon ici est à l'effet que dans de nombreux pays, les organisations religieuses sont en concurrence directe avec les institutions publiques officielles, et quand ces dernières sont absentes, incompétentes ou corrompues, l'organisation religieuse prend leur place. Vues sous cet angle, les religions établies sont des organisations éminemment politiques.

 

3- Une troisième raison qui pousse certaines personnes vers les religions établies est davantage émotionnelle, et c'est la promesse, que certains trouvent irrésistible, d'une autre vie après la mort. Et ceci se comprend parfaitement.

 

L'homo sapiens que nous sommes semble être la seule espèce dont les membres savent qu'ils vont mourir un jour. Ainsi, il est compréhensible qu'il y ait une demande pour toutes sortes de trucs qui peuvent aider à faire face à cette dure réalité. La religion est une forme bon marché d'une thérapie contre l'angoisse. Elle fournit une sorte de sérotonine contre l'angoisse face à la mort.

 

En effet, le cerveau humain a beaucoup de difficulté à accepter l'idée de la mort. Il se révolte même contre cette idée. Le fait d'apaiser cette peur naturelle de la mort est donc une contribution fort utile des religions. Même s'il s'agit d'une grande supercherie, peut-être la plus grande de toute l'histoire humaine, il faut reconnaître son pouvoir d'attraction. C'est pourquoi, à mon avis, les religions tout comme les vendeurs de poudre perlimpinpin ont encore un avenir prometteur auprès des personnes peu instruites.

 

4- Enfin, comme je l'ai mentionné précédemment, il existe une quatrième raison plus rationnelle de s'accrocher à la religion : Les gens peuvent avoir des doutes sérieux sur les promesses métaphysiques des religions, mais ils peuvent néanmoins vouloir se raccrocher à la religion parce qu'elle est une source de principes moraux à suivre ou à être enseignés aux enfants.

 

C'est à cette quatrième supposée contribution des religions que je m'attaque dans mon livre. Au chapitre de l'éthique et de la morale, à tout le moins, je pense qu'il existe des substituts supérieurs à tout ce que peuvent offrir les religions établies.

 

Sur ce point, les humanistes ont longtemps prétendu que la morale est une préoccupation strictement humaine et qu'elle doit se concevoir indépendamment des croyances religieuses et de leurs dogmes. Cela ne fait pas disparaître la dure réalité de la mort, ni l'obligation d'avoir des gouvernements compétents en matière sociale, ni celle d'avoir des organisations humanitaires pour encadrer les évènements de la vie, mais au moins, au chapitre de la moralité, l'humanisme est un substitut supérieur à tout ce que les religions établies peuvent offrir.

 

V- Une moralité humaine supérieure

 

Tout cela m'a conduit, d'une part, à me demander ce que serait une civilisation véritablement humaniste, fondée sur des valeurs humanistes et non pas religieuses ? Et si, comme je pense, ces valeurs humanistes sont supérieures à tout autre système moral, pourquoi se fait-il que le monde n'adopte pas les principes humanistes de base et semble plutôt vouloir emprunter la voie dangereuse des visions religieuses et absolutistes du monde ?

 

Permettez-moi de répondre rapidement à la première question de ce qui serait une civilisation humaniste.

 

En tout premier lieu, le champ d'application de l'empathie humaine serait universel et global et ne se limiterait point à certaines personnes élues, aux membres d'une religion en particulier ou aux personnes appartenant à une civilisation particulière.

 

En pratique, cela exigerait que nous établissions un seuil plus élevé de morale humaine qui soit au-dessus de la norme traditionnelle de la règle d'or (« Traitez les autres comme vous voudriez que les autres vous traitent.» ) Ceci exige, en fait, que nous adoptions ce que j'appelle une règle d'or suprême de moralité humaniste laquelle incorpore la règle humaniste d'empathie et que l’on peut formuler de la manière suivante : « Non seulement faites aux autres comme vous voudriez qu'ils vous fassent, mais aussi, faites aux autres ce que vous aimeriez qu'on fasse pour vous, si vous étiez à leur place. » —Bien entendu, le corollaire s'applique, c'est-à-dire: « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse, si vous étiez à leur place."

 

 [Comme on le voit, on est loin de la règle implicite que l'ancien président américain George W. Bush semble avoir suivie quand il était au pouvoir : "Faites aux autres avant qu'ils ne vous le fassent à vous !"]

 

Il s'agit d'un principe moral qui exige que l'on juge si un acte est moral ou non comme si nous ne savions pas à l'avance si elle s'applique à nous ou à d'autres. C'est un concept qui est étroitement lié au fameux « voile d'ignorance » de John Rawls en tant que fondement de la justice distributive.

 

Ainsi, le racisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas que les gens nous traitent mal si nous étions d'une autre race ; le sexisme est mauvais parce que nous ne voudrions pas être maltraités si nous étions d'un autre sexe ; la torture est mauvaise parce que nous ne voudrions pas être torturés, etc.

 

Dans une telle civilisation,

• Tous les êtres humains seraient reconnus égaux en dignité et en droits.

• La vie sur cette planète ne serait pas dévaluée et considérée simplement comme une préparation à une vie meilleure après la mort, quelque part au-delà des nuages.[1]

• La vertu de tolérance et de liberté humaine serait proclamée et appliquée, sous réserve des exigences de l'ordre public.

 • La solidarité humaine et le partage seraient mieux acceptés comme un rempart contre la pauvreté et le dénuement.

 • La manipulation et la domination d'autrui par le mensonge, la propagande, et les systèmes d'exploitation de toutes sortes seraient moins répandus.

• On aurait moins recours à la superstition et à la religion pour comprendre l'Univers et résoudre les problèmes de la vie et l’on ferait usage davantage de la raison, de la logique et de la science.

• On ferait davantage attention à la pollution de l'environnement naturel des terres, des sols, de l'eau, de l'air et de l'espace, afin de laisser un héritage valable aux générations futures.

• On mettrait fin à la pratique barbare de recourir à la violence ou aux guerres pour régler les différends et les conflits.

• Il y aurait davantage de démocratie réelle dans l'organisation des affaires publiques, en tenant compte de la liberté individuelle et de la responsabilité individuelle.

• Les gouvernements accepteraient que leur tâche première et la plus importante est de veiller à développer l'intelligence des enfants et leurs talents par l'éducation.

 

Comme on le voit, de toute évidence, nous ne vivons pas actuellement dans une civilisation humaniste. Pourquoi ?

 

Par exemple, après la Seconde Guerre mondiale et l'adoption de la Charte des Nations Unies et la proclamation de la Déclaration universelle des droits de l'homme, on a cru qu'une civilisation humaniste pourrait remplacer le totalitarisme politique et la sauvagerie des guerres de la première partie du 20e siècle. On sait aujourd'hui que ce ne fut pas le cas, car les guerres et les génocides ont continué comme si rien n'était.

 

Les vieux démons du fascisme et du communisme sont moins prévalents, mais ils semblent avoir été remplacés dans nos pays par une nouvelle forme de corporatocratie ou de corpocratie, c’est-à-dire une forme de gouvernement parallèle par lequel les dirigeants des grandes entreprises, des banques, des conglomérats, et d'autres organisations prennent le contrôle réel du processus électoral, des médias, et même des tribunaux et des gouvernements. On pourrait aussi qualifier ce genre de système de ploutocratie, ce qui est en soi une forme de fascisme.

 

VI- Conclusion

 

Je suis d'avis que l'athéisme en tant que négation des lubies surnaturelles a une place dans nos sociétés. Cependant, les organisations religieuses sont beaucoup plus que des vendeurs de sérotonine pour calmer l'anxiété de la mort. Si elles doivent être remplacées en temps et lieu, et je crois qu'à tout prendre elles ont présentement une influence nette négative sur l'évolution de nos sociétés et sur celle de l'humanité tout entière, il faut leur trouver un remplacement. Il faut, en autres, que les services concrets qu'elles procurent proviennent de d'autres instances. En matière d'éthique et de moralité, en tout cas, je crois que l'humanisme leur est un substitut bien supérieur.

 

 



NOTES DE CONFÉRENCE
(le samedi, 2 octobre 2010):


Religiosité: Nationalisme Religieux
vs
Nationalism
e Politique

par
Rodrigue Tremblay, Ph.D.
professeur émérite,
Université de Montréal
Auteur du livre “Le Code pour une éthique globale, Vers une civilisation humaniste”,
2009 [Les Éditions Liber, ISBN: 978-2895781738]
et de la version américaine “The Code for Global Ethics, Ten Humanist Principles”,
2010 [Prometheus Books, ISBN: 978-1616141721]


I- La Religiosité dans le monde

La religiosité semble présentement en hausse dans certaines parties du monde. Cela peut surprendre, puisque les niveaux d'éducation semblent aussi être en hausse, et l'on sait que les religions se nourrissent de tout temps d'ignorance.

Ce qu'il faut comprendre avec la et les religions, et ce qui pousse les gens à s'y accrocher et à y rechercher une identité et un sens de la communauté, c'est qu'elles sont une forme de nationalisme, c'est-à-dire un nationalisme religieux, qu'il soit chrétien, juif ou islamique, par rapport à un nationalisme politique essentiellement laïque. C'est pourquoi je crois que lorsqu'on enlève aux grandes religions leurs habits théologiques, ce que nous trouvons, ce sont autant de mouvements politiques et sociaux.

Il y a une raison émotionnelle et sociale pour que certaines personnes joignent les religions, en fonction d'un certain instinct naturel d'appartenance et d'adhésion à un groupe, bien au-delà de toute proposition métaphysique. En effet, les êtres humains sont des animaux sociaux et ils ont un penchant naturel à faire partie d'un groupe ou d'une communauté. C'est une condition de survie. Quand l'appartenance à la nation est faible, et que le nationalisme politique est faible, on peut comprendre que les gens peuvent se rabattre sur le nationalisme religieux en tant que substitut.

J'ouvre une parenthèse pour dire que la grande tragédie de notre temps vient du fait que certaines puissances ont trouvé qu'il y allait de leurs intérêts de combattre le nationalisme politique, en particulier au Moyen-Orient, et de le remplacer par un nationalisme d'essence religieuse. En ce faisant, ils ont nourri un monstre qui perturbera le monde pour 100 ans à venir.

En fait, je suis d'avis que les guerres de religion qui s'annoncent vont être beaucoup plus coûteuses que ne le fut la Guerre froide contre l'Union soviétique, laquelle dura presqu'un demi-siècle (1949-1991).

Pourquoi les grandes religions constituent-elles une puissante forme de nationalisme religieux qui transcende les nations et les pays?

En premier lieu, c'est que la plupart des gens joignent les religions, ou sont dans l'obligation de le faire à un tout jeune âge et continuent d'y adhérer par la suite, par inertie, pour des raisons qui sont bien loin de la théologie ou qui sont loin de relever des promesses extravagantes concernant l'après-vie. Ce sont des raisons bien plus terre-à-terre qui poussent certaines personnes vers les organisations religieuses.

Les grandes religions, celles que j'appellerais les religions “impériales”, que certains appellent les religions “abrahamiques”, soit le christianisme et l'Islam par exemple, sont des religions de pouvoir.

-Pour le christianisme, cela s'est fait officiellement au 4ème siècle quand cette religion a renié son pacifisme et s'est fusionnée avec l'empire romain, essentiellement militaire, sous les empereurs Constantin et Théodose Ier.
-Pour l'Islam, ce fut dès ses débuts une religion politique puisqu'elle proposait de fusionner en un seul le poste de leader politique et celui de leader religieux. En effet, le calife dans l'Islam devait réunir à la fois le pouvoir temporel et le pouvoir spirituel. En Turquie, par exemple, ce ne fut qu'en 1924 que (Mustafa Kemal) Atatürk abolit cette fonction de calife, établissant ainsi une nette séparation entre la religion et l'État.

[De nos jours, certains musulmans rêvent à un éventuel retour d'un grand califat, qui ferait pendant à la Papauté catholique.  On aurait alors un empire religieux catholique et un empire religieux islamique.]

C'est pourquoi, de tout temps, les dirigeants politiques ont vu dans la religion un outil sans pareil pour créer ou imposer la cohésion et l'unité au sein d'un pays ou d'un empire.
C'est aussi une des raisons pour laquelle, dans le passé, les dirigeants politiques ont souvent agi en tant que chefs religieux. Ils y trouvaient légitimité et consacration de leur pouvoir.

Pendant des siècles, ces grandes religions ont été (et l'Islam continue de l'être dans de nombreux pays aujourd'hui) des religions d'état, c'est-à-dire des religions officielles auxquelles les gens n'ont pas le choix de ne pas adhérer sous peine de mort ou d'ostracisme social, et qui ont étendu leur hégémonie par l'épée, et non pas par la qualité de leurs doctrines ou de leurs idéologies. Les guerres de Croisades et les guerres de Colonisation ont souvent précédé l'hégémonie de ces religions impériales, que ce soit en Afrique pour l'Islam ou en Amérique du Sud pour le christianisme.

--Une première conclusion: En grande partie, les grandes religions impériales d'aujourd'hui sont le résultat des guerres passées, donc de la violence.

Il faut se rappeler, par exemple, que la règle islamique rétrograde du “fatwa” est semblable à la règle catholique d'excommunication au Moyen-Âge, laquelle s'accompagnait d'un permis de tuer la personne ainsi désignée. C'est ce qui explique pourquoi des scientifiques comme Galilée durent renoncer à leurs idées scientifiques plutôt que de subir la persécution.

C'est l'avènement de la démocratie constitutionnelle en Europe au 18ème siècle qui a enlevé à l'excommunication catholique son côté sanguinaire. Mais, pour des pays islamiques autoritaires comme l'Iran ou l'Arabie saoudite, cette signification totalitaire demeure toujours. Ces pays, en effet, continuent de condamner à la prison des personnes dont le seul crime est celui de refuser d'adhérer à leur religion officielle. C'est pourquoi de tels pays peuvent être qualifiés de totalitaires.

Donc, une raison fondamentale derrière le pouvoir des grandes religions établies vient du fait que pendant des siècles les personnes ont été forcées d'y adhérer. Et c'est encore le cas pour l'Islam dans plusieurs pays parmi les plus attardés et les plus primitifs.

En deuxième lieu, il faut reconnaître que le nationalisme religieux a eu beaucoup d'attrait historiquement pour des populations qui, pour une raison ou une autre, se sont trouvées coupées du nationalisme politique ou qui ne pouvaient pas s'en prévaloir.

Je donne rapidement trois exemples.

1- L'exemple du Québec après la Conquête britannique, et surtout après l'échec de la rébellion de 1937-39.
Après 1840, et jusqu'en 1940, le Québec a vécu l'expérience de cent ans de théocratie larvée, soit une période qualifiée de la Grande Noirceur dans notre histoire. Il faut comprendre qu'après la révolte manquée contre l'occupant britannique en 1837-39, l'Église catholique devint le centre politique de la population écrasée, et elle prit de facto le contrôle de tout ce qui était important dans la vie collective sociale au Québec, à l'exception de la sphère économique et de la grande politique : éducation (tout en s'opposant à l'école obligatoire), hôpitaux, orphelinats, institutions d'assistance ou de réhabilitation, de sanatoriums et des hospices, ... etc.

Et, pour mieux être dans les bonnes grâces de l'empire britannique, les dirigeants de l'église catholique du temps se hâtèrent d'excommunier les leaders patriotes de l'insurrection manquée afin de prendre leur place dans le restant de vie politique autonome que l'occupant voulait bien leur concéder.

Nos évêques indigènes du temps furent alors de fidèles serviteurs de deux empires étrangers : l'empire britannique qui occupait militairement le Québec à ce moment-là et l'empire romain catholique de Rome à qui ils devaient leur première allégeance.

La théorie religieuse de la politique du temps était à l'effet que le pouvoir politique venait de Dieu et que les autorités royales ou impériales en étaient les détenteurs légitimes. Le peuple n'avait aucun droit à l'auto-gouvernance ou à l'auto-détermination. Une telle doctrine appliquée aux États-Unis aurait signifié que les États-Unis n'auraient jamais pu se libérer du joug du roi britannique George III.

C'est ainsi que le 25 juillet 1837, Jean-Jacques Lartigue (1777-1839), premier évêque de Montréal, déclara ce qui suit à l'endroit des Patriotes : “Il n'est jamais permis de se révolter contre l'autorité légitime, ni de transgresser les lois du pays ; ...il (n'est pas) permis de se révolter contre le gouvernement sous lequel nous avons le bonheur de vivre...”. Pour lui, c'était clair: «  l'autorité royale vient de Dieu. » —Point à la ligne. Et Dieu aime les rois et les reines !

Ceci explique pourquoi après leur défaite, il se hâta d'excommunier les Patriotes, dont douze furent pendus, ajoutant ainsi l'injure à la trahison.

Par conséquent, le pouvoir politique n'était pas seulement le fait des occupants britanniques. L'église catholique et la hiérarchie catholique canadienne revendiquaient pour elles-mêmes une part importante du pouvoir politique séculier.

Mgr Louis-François Laflèche (1818-1898), bras droit de Mgr Ignace Bourget (1799-1885) fut parmi les premiers à affirmer que les Canadiens français (les Québécois d'alors) constituent une nation catholique, qu'ils ont une mission providentielle à remplir, et qu'en conséquence, ils doivent d'abord à leurs évêques, chefs de droit divin de cette société sacrale, la soumission la plus absolue, tant sur le plan des affaires temporelles que sur le plan proprement spirituel, en-deçà bien sûr de la soumission obligatoire aux occupants militaires.

2- Un deuxième exemple est celui du Sud des États-Unis, après sa défaite lors de la Guerre de Sécession de 1861-66. Le Sud, ayant perdu sa bataille pour le nationalisme et l'autonomie politiques, se réfugia dans le nationalisme religieux. Encore aujourd'hui, les états de la “Bible Belt” sont très religieux, je dirais même extrêmement religieux, et ce nationalisme religieux a servi en quelque sorte de substitut à un nationalisme politique qui leur échappait et qui leur échappe encore, quoique à un degré beaucoup moindre que dans le passé.

3- Finalement, on constate que les ghettos d'immigrants mal intégrés, en Europe bien sûr, mais de plus en plus ici aussi, se regroupent souvent autour de leurs religions d'appartenance comme s'il s'agissait d'autant d'étendards ou de mouvements politiques pour servir leurs intérêts. Les imans et les mullahs deviennent alors des personnages politiques importants, quand ils n'essaient pas d'appliquer leurs lois religieuses au détriment des lois civiles et de la constitution du pays d'accueil.

Par conséquent, on ne doit pas sous-estimer l'aspect organisationnel pratique et d'encadrement politique et social des grandes religions. Même quand les gens ne sont pas ouvertement forcés d'adhérer à une religion en particulier, ils peuvent quand même trouver que c'est dans leur intérêt de le faire selon les circonstances.

Il faut reconnaître que les religions ont joué un rôle important, sinon central, dans l'évolution humaine, et qu'elles continuent à fournir à une foule de gens des points de référence et une forme d'identité ou de communauté, en plus souvent de procurer des services personnels et sociaux importants.

a)- Encore aujourd'hui, dans de nombreuses sociétés, ce ne sont pas les institutions publiques qui sont les organisations sociales les plus importantes, mais ce sont les organisations religieuses. En fait, dans ces sociétés, c'est la religion qui  en plus d'offrir des rites de vie ou de passage (naissance, mariage, mort, etc.), procure des services sociaux de toutes sortes.

Pour certaines personnes, en particulier les pauvres et les défavorisés, une raison importante d'adhérer ou de demeurer membres actifs d'une religion établie est souvent de recevoir des services sociaux concrets et différentes formes d'assistance, à un faible coût.

Lorsque les gouvernements sont corrompus, incompétents ou parfois presque inexistants, il est compréhensible que des religions établies puissent elles-mêmes devenir une forme de gouvernement, dispensant divers services dans les domaines de l'éducation, de la santé ou de l'assistance sociale. Ce sont là des avantages tangibles. Cela n'a rien à voir avec l'idéal métaphysique d'un Au-delà idyllique, mais beaucoup plus à faire avec un soutien social réel.

--Par conséquent, et ce sera une deuxième conclusion, à l'effet que dans de nombreux pays, les organisations religieuses sont en concurrence directe avec les institutions publiques officielles, et quand ces dernières sont absentes, incompétentes ou corrompues, l'organisation religieuse prend leur place. Vues sous cet angle, les religions établies sont des organisations éminemment politiques et sociales.

b)- Une autre raison qui pousse certaines personnes vers les religions établies est encore plus émotionnelle, et c'est la promesse, que certains trouvent irrésistible, d'une autre vie après la mort. Et ceci se comprend parfaitement.

L'homo sapiens que nous sommes semble être la seule espèce dont les membres savent qu'ils vont mourir un jour. Ainsi, il est compréhensible qu'il y ait une demande pour toutes sortes de trucs qui peuvent aider à faire face à cette dure réalité. La religion devient ici une forme bon marché d'une thérapie contre l'angoisse. Elle fournit une sorte de sérotonine contre l'angoisse face à la mort. Certains disent même que sous ce rapport les églises, les mosquées et les temples sont des usines de sérotonine! (On retrouve ici l'idée centrale de Karl Marx à l'effet que “la religion est l'opium du peuple”.)

Le cerveau humain a beaucoup de difficulté à accepter l'idée de la mort. Il se révolte même contre cette idée. Le fait d'apaiser cette peur naturelle de la mort est donc une contribution des religions que certains trouvent fort utile. Même s'il s'agit d'une grande supercherie, peut-être la plus grande de toute l'histoire humaine, il faut reconnaître son pouvoir d'attraction. C'est pourquoi, à mon avis, les religions tout comme les vendeurs de poudre perlimpinpin ont encore un avenir prometteur auprès des personnes peu instruites, naïves ou facilement influençables.

c)- Finalement, j'en viens à la  raison morale, laquelle est l'objet principal de mon livre “Le Code pour une éthique globale”. C'est peut-être un motif plus rationnel d'adhérer ou de s'accrocher à la religion : Les gens peuvent avoir des doutes sérieux sur les promesses métaphysiques des religions, mais ils peuvent néanmoins vouloir se raccrocher à la religion parce qu'elle est une source de principes moraux à suivre ou à être enseignés aux enfants.

C'était la position d'Emmanuel Kant sur la religion. Si vous vous souvenez bien, Emmanuel Kant (1724-1804), dans son analyse des religions, est arrivé à la conclusion paradoxale que, même si les fondements philosophiques des religions établies étaient faux, il était néanmoins nécessaire de les accepter (les religions), parce qu'elles étaient une source nécessaire de morale pour les êtres humains.

Je suis d'accord avec Kant que les religions sont généralement basées sur des croyances fausses et sur des mythes irrationnels. Cependant, contrairement à Kant, qui vécut au 18e siècle, mon analyse des codes fondés sur la religion de l'éthique m'a conduit à la conclusion qu'ils sont —ou bien incomplets et déficients —ou bien carrément pervers, pour une humanité qui doit vivre et survivre dans le contexte actuel d'un rétrécissement de la Planète.

C'est à cette supposée contribution des religions que je m'attaque dans mon livre. Au chapitre de l'éthique et de la morale, à tout le moins, je pense qu'il existe des substituts supérieurs à tout ce que peuvent offrir les religions établies.

Les humanistes ont de tout temps prétendu que la morale est une préoccupation strictement humaine et qu'elle doit se concevoir indépendamment des croyances religieuses et de leurs dogmes. Cela ne fait pas disparaître la dure réalité de la mort, ni l'obligation d'avoir des gouvernements compétents en matière sociale, ni celle d'avoir des organisations humanitaires pour encadrer les évènements de la vie, mais au moins, au chapitre de la moralité, je pense que l'humanisme est un substitut supérieur à tout ce que les religions établies peuvent offrir.
--Et, ce sera ma troisième grande conclusion.

II- Les États-Unis d'aujourd'hui et la religion

J'en viens finalement au rôle que jouent les États-Unis dans la promotion des religions dans le monde.

Tout d'abord, disons qu'aux États-Unis, même aujourd'hui et malgré une Constitution américaine d'essence laïque, de nombreux politiciens et évangélistes américains proposent ouvertement que les États-Unis deviennent ce qu'était le Québec au 19ème siècle, soit une société théocratique larvée. Voici ce qu'un vice-président américain déclarait en 1988 :
"Je ne pense pas que les athées devraient être considérés comme des citoyens ; ils ne devraient pas être considérées comme des patriotes. Nous sommes une nation sous le regard de Dieu. "
George H. Bush, le 27 août 1988

(Il s'agit, bien sûr, d'une déclaration qui est contraire à l'article VI, section iii de la Constitution américaine, lequel stipule qu' : « Aucun test de foi religieuse ne sera jamais exigé comme condition d'aptitude pour un poste ou une charge publique dans ces États-Unis. ») Dans la pratique, cependant, cet article-clé de la Constitution américaine est constamment violé dans les États-Unis contemporains.

a)- Au chapitre de la religion, constatons qu'il existe une grande différence entre le Canada et les États-Unis en ce qui concerne les connaissances scientifiques et les religions.

La société de sondage Angus Reid a divulgué en juillet dernier (2010), les résultats d'un sondage mené l'an dernier (2009) dans lequel on demandait à des Américains, des Canadiens, et des Britanniques quels étaient leurs points de vue sur les origines et le développement des êtres humains, c'est-à-dire sur l'évolution et sur le créationnisme.

Voici les résultats en résumé :
 



                   CANADA   USA  GR. BR.
Les êtres humains ont évolué
vers des formes plus évoluées
de vie au cours de
millions d'années
                    61%          34%        66%
                        (Québec 66%)
                        (Alberta 51%)
                        (Saskatchewan:50%)

Dieu a créé les êtres humains
dans leur forme actuelle au
cours des derniers 10,000 ans
                     24%        47%        16%
                        (Québec 17%)
                        (Alberta 31%)
                        (Saskatchewan:39%)

Pas certain      15%        18%     15%

Résultats américains par région:

      USA  N-est  Mid-ouest  Sud Ouest

Les êtres humains on évolué
vers des formes plus évoluées
de vie au cours de
millions d'années
              34%   43%   37%  27%  38%


Dieu a créé les êtres humains
dans leur forme actuelle au
cours des derniers 10,000 ans
           47%   38%   49%    51%   45%

Pas certain
               18%  19%  13%   21%  16%

Source : “Americans are Creationists; Britons and Canadians Side with Evolution”, Angus Reid Public Opinion, 2010
http://www.visioncritical.com/wp-content/uploads/2010/07/2010.07.15_Origin.pdf



En général, plus les personnes sont jeunes et plus elles sont éduquées, plus elles acceptent les connaissances scientifiques sur l'évolution. À l'inverse, par contre, plus les personnes sont âgées et moins elles sont instruites, plus elles acceptent la fable créationiste.

Le phénomène de l'obscurantisme aux États-Unis est un phénomène qui est relativement récent. En effet, on peut dire que c'est dans les années '50 que les Américains ont commencé à s'éloigner des principes laïques de leur Constitution. En effet, symboliquement, en 1956, sous la pression des Chevaliers de Colomb, ils abandonnèrent leur devise “E Pluribus Unum” (de plusieurs peuples, un seul) qui existait depuis 1782, et adoptèrent une devise religieuse en tant que devise nationale, soit le  'In God We Trust”, que l'on retrouve en partie dans le Serment d'allégeance (l'addition de “Under God” dans le Pledge of Allegiance en 1952), et intégralement sur les billets de banque et sur les plaques d'immatriculation des automobiles dans certains états, tels celui de l'Indiana, tandis que le Gouverneur Jeb Bush en fit le motto officiel de la Floride en 2006.

b)- Au plan international, et cela depuis la Deuxième Guerre mondiale et l'administration Truman, avec comme toile de fond la Guerre Froide contre l'Union Soviétique et le communisme, les États-Unis se sont faits les propagateurs de la religion à travers le monde, tout comme d'autres pays, tels l'Arabie Saoudite et l'Iran le font aujourd'hui.

Auparavant, les États-Unis étaient officiellement opposés aux vieux empires coloniaux (anglais, français, hollandais, ...etc.) et croyaient vraiment remplacer les pouvoirs coloniaux par la démocratie et le droit des peuples à disposer d'eux-mêmes.

L'avènement de la Guerre Froide dans la deuxième partie du XXème siècle les a amenés à se servir de la religion pour combattre le communisme et le socialisme. Or, après la décolonisation au Moyen-Orient et en Afrique dans les années '50 et '60, les nouveaux gouvernements dans cette partie du monde (je pense ici à l'Égypte avec Nasser, l'Iran avec Mossadegh, l'Inde avec Gandhi, le Ghana avec Nkrumah,  le Sénégal avec Senghor, ...etc.) étaient tous des gouvernements qui se réclamaient du nationalisme politique et non pas du nationalisme religieux.

Le premier grand tournant dans la politique étrangère américaine se produisit avec le coup d'État que la CIA américaine, dirigée par Allan Dulles, et le MI6 britannique organisèrent contre le régime de Mohammad Mossadegh en Iran en 1953, et qui mit fin à ses tentatives de contrôler les réserves iraniennes de pétrole. Ce fut le premier grand coup des États-Unis contre le nationalisme politique démocratique.

L'autre grand tournant dans la politique étrangère américaine se produisit sous les administrations Carter et Reagan à la fin des années '70 et au cours des années '80.Ce fut le soutien américain (financier et militaire) apporté aux groupes terroristes essentiellement religieux, les Mujahideen d'où est sorti le mouvement du réseau terroriste islamiste al-Qaida, avec son chef Oussama ben Laden, et les Talibans musulmans, qui s'opposaient à l'occupation soviétique en Afghanistan. Selon la “Doctrine Reagan”, ces insurgés religieux islamistes étaient des “Freedom fighters”, laissant entendre qu'il s'agissait de groupes présummément enclins à instaurer la démocratie dans leur pays!!!

En effet, (comme je l'explique en large dans mon livre “Le Nouvel Empire américain”, L'Harmattan, 2005) le gouvernement Reagan entreprit alors de fournir gratuitement aux écoles religieuses islamistes de l’Afghanistan sous occupation soviétique des livres d’islamisme terroriste, afin de promouvoir le jihad contre les Russes athées.

Le plan de la U.S. Agency for International Development (USAID) consistait à inonder les écoles religieuses afghanes, les madrassas ou écoles coraniques, avec des millions de livres de classe spécialement conçus dans un langage qui glorifiait la Loi islamique, le jihad, la guerre et le terrorisme contre les infidèles, en l'occurrence les communistes soviétiques. Le petit catéchisme américain du parfait terroriste islamiste contenait non seulement des exhortations à la guerre sainte, mais aussi de nombreux dessins mettant en évidence des soldats, des fusils, des balles, des grenades, des chars d'assaut, des missiles et des mines antipersonnel.

En ce faisant, on peut dire que les États-Unis ont directement financé l'endoctrinement des terroristes musulmans du réseau terroriste d'al-Qaida. Ils en ont été des supporteurs actifs.

Mais, comme d'une preuve qu'on n'apprend jamais rien en certains milieux, le président George W. Bush annonça le 16 mars 2002 que son administration suivrait les traces du gouvernement Reagan et que l'Agency for International Development allait distribuer 10 millions de nouveaux manuels de guerre religieuse en Afghanistan.

Ainsi donc, même si la Constitution américaine défend expressément au gouvernement de faire la promotion d'une religion, et encore moins de dépenser de l'argent à cet effet, les gouvernements de Ronald Reagan, de George H. Bush et de George W. Bush n'en consacrèrent pas moins des millions de dollars à faire la promotion de l'islamisme et du terrorisme en Afghanistan, et dans les régions voisines du Pakistan, au cours des trente dernières années. —Cela est un fait historique.

Les observateurs s'accordent pour dire que l'intégrisme religieux n'était rien en Afghanistan et au Pakistan, avant que le gouvernement américain ne décide de les financer et de leur fournir des armes idéologiques et militaires pour combattre les Soviétiques . En ce faisant, cependant, les gouvernements américains successifs ont nourri un tigre qui est revenu les mordre.

En effet, le 11 septembre 2001, cet « investissement » public américain dans le terrorisme à saveur religieuse fut repayé avec intérêts, quand 19 terroristes islamistes, plusieurs entraînés en Afghanistan, commirent leurs attentats en sol américain, contre des milliers d'Américains innocents.

Et, pour montrer que l'usage de la religion à des fins politiques n'est pas uniquement l'affaire de gouvernements républicains, le gouvernement démocrate de Bill Clinton créa par législation, en 1998, un “Office of International Religious Freedom”, dirigé par un Ambassadeur plénipotentiaire, et dont la véritable mission est de promouvoir les religions à travers le monde, certaines d'entre elles ouvertement anti-démocratiques. Il existe aussi au Congrès américain une Commission bipartisane sur la “Liberté Religieuse Internationale” et à la Maison Blanche, il y a un “Special Adviser on International Religious Freedom” qui est membre d'office du Conseil de Sécurité Nationale. Autrement dit, tout cela fait officiellement partie de la politique étrangère américaine!

--Par conséquent, et ce sera ma quatrième grande conclusion: On peut dire que depuis une trentaine d'années, les États-Unis sont presqu'aussi impliqués dans la propagation des religions et du nationalisme religieux anti-démocratique dans le monde que le Vatican, l'Iran ou l'Arabie Saoudite. C'est peu dire.

.III- Conclusions générales

Je conclurai avec deux grandes observations.

Premièrement, la nature pas plus que les humains ne tolèrent le vide. Si on croit que les religions impériales font partie des problèmes de l'humanité et non des solutions, et par conséquent qu'il y va de la survie de l'humanité qu'elles soient remplacées, alors il ne suffit pas seulement de montrer leurs travers et les dangers qu'elles représentent; il faut leur opposer des alternatives réalistes et acceptables aux populations. Cela va des règles de moralité de vie en société et d'autres règles de solidarité sociale.

Je crois que l'on peut y arriver par l'éducation et en dénonçant l'immoralité des fanatismes religieux de tout acabit. Mais il faut aussi combattre la corruption politique endémique dans certaines sociétés, y compris la nôtre, laquelle mine la confiance des gens dans les gouvernements.

Deuxièmement, je suis beaucoup moins optimiste quant au rôle que jouent les États-Unis dans tout cela. Je crois que c'est un pays qui a abandonné de grands pans de sa Constitution démocratique et qui est sur une voie d'auto-destruction, tant au plan moral, que politique et économique, et j'ajouterai même, militaire.

Pour nous du Canada, cela exige une vigilance accrue si nous voulons préserver nos libertés, dont celle de ne pas être écrasés par les religions et de ne pas retomber dans une ère d'obscurantisme et d'ignorance.

                                   

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